reud ouvrit son cabinet
privé au 7 Rathausstrasse. Alors spécialisé en neuropathologie, il
utilisait les méthodes les plus répandues à l’époque:
électrothérapie, massages, hydrothérapie. Trois après midi par semaine,
il travaillait comme neurologue à la clinique de pédiatrie du Professeur
Max Kassowitz, un épisode de sa vie souvent méconnu qui le plaça en
contact avec de nombreux enfants dont il pu faire l'observation.
Freud épousa Martha
Bernays le 14 septembre 1886, après quatre années de fiançailles
durant lesquelles Freud avait énormément travaillé sans entrevoir
véritablement d’issue à ses difficultés financières. Heureusement pour
le couple, une tante de la fiancée leur permit de fonder leur foyer en leur
offrant une confortable somme d’argent.
Martha était née près
d’Hambourg, issue d’une famille juive allemande très cultivée. Son
grand père, Chacham Isaac Bernays, était grand rabbin de la communauté de
Hambourg. Deux de ses oncles étaient aussi des personnages connus. Le premier, Jacob,
enseignait le grec à l’université de Bonn et certains de ces travaux sur
Aristote furent publiés et attirèrent l’attention. Le second, Michael
enseignait l’histoire de la littérature allemande à Munich où Louis II
de Bavière avait fondé une chair spécialement pour lui.
Le père de Martha,
Berman, était arrivé à Vienne en 1868 où il mourut 10 ans plus tard en
laissant sa famille sans ressources. Sa mère, Emmeline,
était d’origine scandinave, juive orthodoxe. Elle décida de repartir
pour Hambourg à la mort de son mari, imposant ainsi à Martha et à Sigmund
une intolérable séparation qui dura les quatre années de leurs
fiançailles.
Ce mariage marqua donc la
fin des années difficiles pour Freud qui pu vivre dorénavant auprès de sa
bien aimée. Un an plus tard, leur premier enfant vint au monde, Mathilde,
dont le prénom fut choisi en l’honneur de la femme de Joseph
Breuer. Freud et sa femme auront
encore cinq autres enfants: Jean-Martin reçut le prénom de Charcot, il
naquit le 7 décembre 1889. Olivier, le troisième, reçut le prénom
de Cromwell, il vint au monde le 19 février 1891. Ernst ensuite
reçut le prénom de von Brücke, il naquit le 6 avril 1892. La
seconde fille, Sophie (la sagesse), naquit le 12 avril 1893 et la
dernière, Anna, 2 ans plus tard, le 3 décembre 1895. Anna,
qui eut le destin particulier de veiller sur son illustre père et de
continuer son oeuvre, fut prénommée ainsi en l'honneur d'une patiente de
Freud, Anna Lichtheim. Eut-elle été garçon qu'elle eut reçu le prénom
de Wilhelm, en honneur à Fliess,
grand ami de Freud à l'époque et dont nous aurons à préciser le rôle
dans l'élaboration de la psychanalyse.
En 1888, un an et
demi après avoir ouvert son cabinet, Freud put entièrement subvenir aux
besoins de sa famille et semblait assuré de son avenir professionnel.
Cependant, il n’était pas satisfait par son exercice médical, les
promesses de guérisons des manuels de médecine n’aboutissaient
généralement à rien et il décida alors d’utiliser l’hypnose qui
commençait à se populariser. Freud se rendit à Nancy afin de
perfectionner ses techniques d’hypnose chez Auguste Ambroise Liébault,
fondateur de l’école de Nancy, haut lieu de la thérapie dynamique et
chez Hippolyte Bernheim . Mais les résultats
ne furent pas concluants, Freud trouvant révoltant les reproches adressés
aux patients résistants à l'effet qu'ils s'autosuggestionnaient.
C’est alors que Joseph
Breuer devint un personnage clé dans la vie de Freud bien qu’ils étaient
amis déjà depuis plusieurs années. Breuer avait toujours soutenu Freud et
ils avaient pour habitude de mettre tous leurs intérêts scientifiques en
commun.
Freud décida, face à
ses échecs thérapeutiques répétés, d’utiliser la méthode
"cathartique" que Breuer avait inauguré avec le cas d’Anna
O.
Freud connut dès lors des succès surprenant qu’il publia avec Breuer en
même temps que la biographie clinique d’Anna O. dans "Études sur l’hystérie"
en 1895. Ce livre fut le point de
départ de la psychanalyse. On y trouve déjà l’idée freudienne de
défense du sujet contre une représentation "insupportable". Le terme de "Talking
cure", proposé par Anna O., est pour la première fois utilisé.
Cependant, Breuer n’avait
appliqué sa méthode qu’à une seule patiente, et d'ailleurs un peu
malgré lui, alors que Freud en avait
fait la méthode exclusive de traitement dans sa clientèle privée. Aussi,
Freud découvrit que la formation des symptômes psycho-névrotiques
trouvait le plus souvent son origine dans le domaine sexuel. Breuer
accueillit cette idée avec une certaine réticence, qui commença d'éloigner
les deux hommes. C’est également à ce
moment-là que Freud conçut la notion de "transfert" après réflexion sur
l’interruption brutale du traitement d’Anna O. par Breuer.
Le cas d'Anna O. fait
partie des mythes fondateurs de la psychanalyse. Nous savons toutefois
depuis les rigoureux travaux de Henri F. Ellenberger puis de Albrecht
Hirschmüller que les différents récits du cas rapportés par Breuer,
Freud ou les nombreux biographes freudiens contiennent plusieurs
inexactitudes. La guérison de la patiente (qui conserva longtemps des
symptômes), la nature du traitement (elle reçut du chloral et de la
morphine) et les récits fantaisistes des manifestations transférentielles
de la patiente, sont autant de points qui furent remis en question.
Dans un autre ordre d'idée,
rencontré pour la
première fois en 1887, Wilhelm
Fliess a joué un rôle essentiel dans l'élaboration
de la pensée freudienne au cours des années 1890. Cet oto-rhino-laryngologiste berlinois prit beaucoup d’importance dans la vie
de Freud à cette époque. Passionné de biologie
générale, Fliess s’était fait connaître pour avoir découvert le rôle
de la périodicité dans la vie organique ainsi qu’une théorie de la
bisexualité. Cet homme captivant, à l'esprit parfois assez fantaisiste, impressionnait beaucoup Freud. Ce qui
découlait de sa théorie de la bisexualité était que l’organisme et la
vie psychique contenaient des éléments des sexes opposés.
Les deux amis
échangèrent de nombreuses lettres, celles de Freud furent conservées et
sauvées de la destruction par Marie
Bonaparte . Elles furent publiées au cours des
années cinquante sous le nom de "Naissance de la psychanalyse".
Ces lettres sont d'une grande importance car elles permettent de suivre dans
le détail le cheminement de Freud au moment même où il élabore les bases
de sa pensée.
C'est d'ailleurs à
Fliess que Freud soumet, en septembre 1895, son projet
d’une psychologie,
un manuscrit fondamental qui nous montre Freud au travail, essayant de
théoriser sa conception du psychisme sans qu'il ne soit contraint à la
prudence propre à un texte voué à la publication. On retrouve dans le
projet un grand nombre de notions qui seront théorisées plus tard.
1896, Freud a 40 ans
a
deuxième moitié de la dernière décennie du dix-neuvième siècle est
probablement la période la plus importante de l'histoire de la
psychanalyse. Après de brillantes études et un début de carrière
prometteur mais somme toute assez banal, Freud avait commencé à
s'intéresser, à la fin des années quatre-vingt, à l'importance des
facteurs sexuels dans la psychopathologie, ce que plusieurs autres
praticiens de l'époque avaient déjà remarqué. Le génie de Freud sera de
passer de la sexualité au domaine de la psychosexualité et de la
pathologie à la vie psychique dans son ensemble.
Dans "l’Hérédité
et l’étiologie des névroses", publié en français en 1896
dans la Revue Neurologique, Freud affirma: "l’expérience de la
passivité sexuelle avant la puberté, telle est donc l’étiologie
spécifique de l’hystérie", le terme de psychanalyse est
employé dans ce texte pour la première fois.
En avril 1896,
Freud donna une conférence sur l’étiologie de l’hystérie à l’Association
pour la Neurologie et la Psychiatrie de Vienne. Il y présenta sa
"théorie de la séduction" qu’il abandonna un an après.
Richard von Krafft-Ebing qualifia son approche de "conte de fée
scientifique". Sa position doctrinale était alors
centrée sur la théorie du noyau pathogène constitué dans l’enfance par
un trauma sexuel réel résultant de la séduction par un adulte. Le
symptôme devenait la conséquence du refoulement des représentations
"insupportables" constituant ce noyau. Le traitement consistait à
ramener le refoulé à la conscience afin de faire disparaître le
symptôme.
Son exposé sur les
théories de Charcot à son retour de Paris, dix ans auparavant, avait
beaucoup nuit à la réputation de Freud. Depuis, Meynert lui refusait l’accès
à son laboratoire et à l’hôpital général, son ancien professeur
Scholz refusait de mettre à sa disposition le matériel nécessaire pour
ses conférences. De plus, son intérêt récent pour les questions d’ordre
sexuel attirait beaucoup de méfiance à son égard et le vide ne tarda pas
à se faire rapidement autour de lui. On ne lui envoyait plus de patients et
les difficultés financières ne tardèrent pas à réapparaître.
Le cours des événements
allait bientôt changer radicalement. Vers 1895, Freud avait commencé peu
à peu un travail d'auto-analyse en s'interrogeant sur ses propres
productions psychiques à la lumière de ce qu'il mettait à jour chez ses
patients. Aussi, lorsque le 23 octobre 1896 mourut le père de Freud,
celui-ci porta une attention particulière au contenu de ses rêves. Au fil
des mois qui suivirent, Freud présenta divers symptômes révélant la
présence d'une importante angoisse. C'est alors qu'il se livra à une
intensification de son travail d'auto-analyse qui dura du 22 juin au 14
novembre 1897. Ces quelques mois lui permettront de soulager ses angoisses
et, surtout, de poser les pierres d'assises de toute la psychanalyse:
l'abandon de la théorie de la séduction (disant que l'abus sexuel réel de
l'enfance est à la source de toute névrose) et l'élaboration du complexe
d'Oedipe.
C’est dans une lettre
à Wilhelm Fliess que Freud en fait cas en premier, au travers de son
interprétation de la pièce de Sophocle "Œdipe roi", il
écrivit: "Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination,
Œdipe". La théorie de l’Œdipe fut, à l’origine, développée au
sujet des enfants mâles et son application mutatis mutandis au
développement de la petite fille fera couler beaucoup d'encre.
L'auto-analyse, en tant
que moment fondateur de la psychanalyse, a été l'objet de plusieurs
études et interprétations. Presque tous s'entendent sur l'importance du
rôle de Fliess en tant que support du transfert et sur l'utilisation de la
correspondance comme lieu de rencontre. À partir de ses sentiments
passionnels éprouvés envers Fliess et au moyen de l'interprétation par
Freud de ses propres rêves (ce qui deviendra la base du livre de 1900 sur
les rêves), le père de la psychanalyse opéra une coupure
épistémologique majeure en mettant en évidence l'importance de
l'inconscient non seulement dans la psychopathologie mais dans l'ensemble de
la vie psychique. Désormais, l'homme ne pouvait plus se prétendre maître de
lui-même.
Il s’intéressa ensuite
aux rêves. Il avait remarqué que ses patients lui parlaient souvent de
leurs rêves et que ceux-ci semblaient avoir une relation étroite avec
leurs symptômes. Dans une autre lettre à
Wilhelm Fliess en 1896, Freud employa pour la première fois le terme
d’"appareil psychique" et ses trois composants: conscient,
préconscient, inconscient.
Parallèlement à son auto-analyse, Freud abandonna la
technique "cathartique" ainsi que l’hypnose
et la suggestion et inaugura la technique de la libre association et de son
pendant chez l'analyste, l'attention en égal suspens.
En juillet 1899,
Freud termina "L’interprétation des
rêves", peut-être son livre le plus important. Portant à la fois
le fruit de son auto-analyse et les fondements théoriques de la
psychanalyse, ce livre occupe une place toute particulière dans
l'histoire de la psychanalyse et dans celle de l'étude du psychisme humain.
Avec la publication de "L’interprétation des
rêves", les fondements théoriques de la psychanalyse étaient
enfin posés et cette jeune science allait pouvoir se développer.
»»»La maturité,
1900-1916
