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Biographie de Lacan

Les années de jeunesse.

1901-1930

  La psychanalyse -- Jacques Lacan -- 1901-1930

Ce texte est une collaboration de Camille Genton

Jacques Lacan est né le 13 avril 1901 à Paris. Il était le fils d’Emilie Philippine Marie Baudry et d’Alfred Lacan. Sa mère était originaire d’une famille catholique de batteur d’or devenu rentier. Elle avait été élevée dans le culte de l’église et en restait habitée par un idéal chrétien.

   Son père, Alfred, était le fils de Julie Dessaux et d’Emile Lacan. Emile, le grand père de Jacques Lacan, travaillait comme représentant de commerce dans la firme Dessaux, une vinaigrerie qui appartenait à la famille de sa femme à Orléans dont il était originaire. Après des études au pensionnat catholique le jeune Alfred rejoignit lui aussi la firme Dessaux dont il s’occupa des intérêts financiers. Il vécut à Paris dans le même immeuble que ses parents  même après son mariage avec Emilie Baudry.

   Jacques Marie Emile Lacan fut le premier enfant du couple, il portait en second prénom le même second prénom de sa mère, Marie, et en troisième prénom, Emile, qui était autant le prénom de sa mère que celui de son grand père paternel. Il eut un frère qui vînt au monde un an après lui, Raymond, qui mourut deux ans plus tard d’une hépatite et en 1903, le jour de Noël, naquît sa sœur Madeleine Marie Emmanuelle suivie en 1908, aussi le jour de la naissance du Christ, par son frère Marc Marie Lacan, le dernier enfant du couple. Les deux garçons avaient donc sept ans de différence d’âge.

   En apparence, les trois enfants vivaient dans un foyer uni par la piété et les rites religieux. Mais en vérité, la promiscuité familiale entre les parents d’Afred et son propre couple faisait naître d’âpres conflits. À tel point qu’Alfred se brouilla avec son père.

   Les enfants étaient gardés par une jeune gouvernante qui s’appelait Pauline. Pauline préférait Marc, le plus jeune. Jacques en était si jaloux qu’il se forgea très vite un caractère tyrannique, capricieux, cherchant sans cesse à attirer l’attention sur lui. Il était très paternel avec son frère comme pour suppléer à la défaillance de l’autorité de leur père.

   Jacques Lacan fit sa scolarité au collège Stanislas à Paris où il s’acharnait à obtenir les meilleures notes. Premier en tout, Lacan ne se mêlait pas à ses camarades lors des récréations. L’arrogance dominait son caractère. Il était à la fois fantaisiste, un peu vaniteux mais surtout incapable d’organiser son temps et de se comporter comme les autres. Il faisait de nombreuses fugues, souffrait d’une sorte d’ennui où se mêlait langueur et délectation morose.

   À l’âge de 14 ans, il découvrit l’œuvre de Spinoza pour laquelle il se passionna. Deux ans plus tard, il reçut au collège Stanislas l’enseignement philosophique de Jean Barusi qui lui servit d’instrument critique dans l’appréhension du domaine religieux.

   À 17 ans, Lacan commença de rejeter violemment l’univers familial et les valeurs chrétiennes. Il multipliait les provocations, ne supportant plus la religion qu’il vivait comme une entrave à sa liberté intérieure.

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C'est à l’âge de vingt ans que Lacan lut Nietzsche en version allemande. Son goût pour la provocation lui fit rédiger un splendide éloge à l’effigie de Nietzshe destiné à être prononcé par son frère devant les autorités du Collège Stanislas le jour de la Saint-Charlemagne. Il faisait scandale au sein de sa famille pour son libertinage et son adhésion aux thèses de l’antéchrist.

   Son frère Marc fera au même âge le choix d’une vie monacale et rentrera à l’Abbaye de Hautecombe, haut lieu de l’ordre bénédictin. À l’âge de 23 ans, il prononcera ses vœux et remplacera son second prénom par celui de François en hommage à Saint-François d’assise. Lacan vivra très mal de voir son jeune frère s’engager dans une telle vocation. Le 1er mai 1935 quand sera prononcée son ordination, Lacan qui aura alors 34 ans, décidera de ne plus jamais retourner à Hautecombe. Au même moment, sa sœur Madeleine se mariera avec Jacques Houlon, un descendant de la famille Lacan et s’installera pour de longues années en Indochine.

   Chacun à leur manière, à l’âge adulte, les trois enfants rompront donc les liens qui les unissaient à leur famille, le premier par une rupture intellectuelle, la seconde par une rupture géographique et le troisième par le sacerdoce. Dans cette ambiance familiale conflictuelle, Lacan s’engage dans une carrière médicale, après avoir hésité à faire de la politique.

   À cette époque, le freudisme prenait un élan considérable dans tous les secteurs de la pensée française. Deux modalités d’introduction de la psychanalyse cohabitaient en France: la voie médicale, dont les pionniers avaient fondé, en 1926, la Société Psychanalytique de Paris (SPP) et d’autre part, la voie intellectuelle, celle des philosophes, des artistes et des avant gardes littéraires.

   Dans le champ médical, les idées freudiennes émergeaient d’entre la psychiatrie dynamique et la psychologie élaborée par Pierre Janet, élève de Charcot et rival de Freud. Jean-Martin Charcot avait déjà avancé la thèse que l’hystérie était une maladie nerveuse et fonctionnelle, sans rapport avec l’organe utérin, pouvant toucher aussi bien les hommes que les femmes.

   Freud avait ensuite réintroduit que l’hystérie n’avait effectivement pas son étiologie dans l’organe sexuel mais dans la psyché humaine. Il avait ensuite théorisé le transfert qui permettait l’abandon de l’hypnose et avait mis à jour en 1905 l’organisation d’une sexualité infantile. D’où l‘idée d’un "impérialisme sexuel" reproché à Freud par ses adversaires. Aussi, après la guerre 1914-18, la France était réticente à tout ce qui pouvait être le reflet d’une pensée "germanique" et le mouvement viennois inspirait donc une certaine méfiance.

   Du côté des mouvements intellectuels et artistiques surréalistes, on accepta plus aisément l’élargissement de la doctrine à la sexualité, on refusa de considérer le freudisme comme une culture germanique et on défendit volontiers le caractère profane de la psychanalyse.

   Jacques Lacan fit sa première présentation de malade à la Société neurologique à l’âge de 25 ans, le 4 novembre 1926, le  jour même où fût fondée la SPP. Il accomplit ensuite un parcours classique, passant de la neurologie à la psychiatrie.

   Entre 1927 et 1931, il étudia la clinique des maladies mentales et de l’encéphale à l’hôpital Saint-Anne puis séjourna à l’Infirmerie Spéciale de la Préfecture de Police, où étaient amenés en urgence les sujets "dangereux".

   En 1928, Marie Bonaparte et Rudolph Loewenstein traduisirent le cas Dora de Freud, ce qui permit de redonner vigueur à la conception Freudienne de l’hystérie qui à cette époque hésitait encore avec la psychologie de Janet et la neurologie de Babinski.

   Le 2 novembre 1928, Lacan présente à la Société neurologique un cas intitulé "Abasie chez une traumatisée de guerre". Ce fut le seul cas d’hystérie auquel Lacan associa son nom pendant sa période de formation en psychiatrie.

   À travers ce cas, il avait considéré de lui même que la patiente ne présentait aucun signe neurologique d’origine organique. Les deux auteurs utilisaient cependant le terme de "pithiatisme" propre à la terminologie de Babinski et niaient en cela la notion freudienne d’hystérie qu’ils considéraient encore comme une espèce de simulation guérissable par la suggestion.

   En août 1930, Lacan se rendit pour un stage de deux mois à la célèbre clinique du Burghözli d’Auguste Forel, de Carl Gustav Jung et d’Eugène Bleuler. Lacan travailla alors sous la direction de Hans Maïer, le successeur de Bleuler.

   De 1931 à 1933, Lacan travailla à l’hôpital Henri-Rousselle, secteur le plus avancé de la recherche psychiatrique, et obtint son diplôme de médecin légiste.

   Malgré la transformation de la nosologie psychiatrique apportée par Breuer et Freud, l’asile des années trente ressemblait encore à un univers carcéral: des malades en uniformes à qui l’on confisquait tous leurs objets personnels, les agités risquaient la camisole de force ou encore la baignoire à carcan.

   Les surréalistes, entre temps, avaient de leur côté, mieux que les psychanalystes eux mêmes, revendiqué l’héritage de Charcot en rendant hommage en 1928 à la patiente du célèbre neurologue "Augustine" à l’occasion duquel ils proposèrent une définition de l’hystérie en tant que phénomène pathologique pouvant à tous égards être considérée comme "un moyen suprême d’expression".

   Il faudra deux ans encore à Lacan pour prendre en compte la démarche surréaliste et opérer à partir de là une synthèse entre la découverte freudienne et le savoir psychiatrique.

   Pendant ces années d’apprentissage, trois maîtres très différents influencèrent le jeune Lacan.

  • Georges Dumas, ami de Pierre Janet, titulaire de la chaire de psychopathologie à la Sorbonne, qui était un redoutable adversaire de la psychanalyse.

  • Grand rival de Georges Dumas dont il rejetait l’antifreudisme, Henri Claude, le patron incontesté de la clinique des maladies mentales à Sainte-Anne.

  • Gaëtan Gatian de Clérambault, ni partisan, ni hostile à la psychanalyse, il était le médecin chef de l’Infirmerie Spéciale des aliénés de la Préfecture de Police. Il construisit durant les années vingt, l’édifice du syndrome d’automatisme mental à une époque ou le groupe de Henry Claude s’orientait dans une direction opposée. Il considérait que l’automatisme mental était le point commun des psychoses.

   Pour Clérambault, le syndrome restait d’origine organique et les troubles s’imposaient au sujet de manière extérieure à lui même comme un automatisme. La mission du psychiatre à ses yeux restait proche de la doctrine de l’enfermement et de la répression. Cependant, il partageait avec Freud et les surréalistes l’idée que la folie voisinait avec la vérité, la raison avec la déraison et convenait que la représentation folle de la réalité n’en était pas pour autant illogique.

 

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