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Les racines de la
violence
Par Alice Miller, Ph.D.
Depuis quelques
années, il est scientifiquement prouvé que les effets dévastateurs des
traumatismes infligés à l'enfant se répercutent inévitablement sur la
société. Cette vérité concerne chaque individu pris individuellement et
devrait, si elle était suffisamment connue, conduire à modifier
fondamentalement notre société, et surtout à nous libérer de l'escalade
aveugle de la violence. Les points suivants voudraient préciser cette
thèse :
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Tout enfant vient
au monde pour s'épanouir, se développer, aimer, exprimer ses besoins
et ses sentiments.
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Pour s'épanouir,
l'enfant a besoin du respect et de la protection des adultes qui le
prennent au sérieux, l'aiment et l'aident à s'orienter.
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Lorsque l'enfant
est exploité pour satisfaire les besoins de l'adulte, lorsqu'il est
battu, puni, négligé, manipulé, qu'on abuse de lui et qu'on le
trompe, sans que jamais un témoin n'intervienne, son intégrité
subit une blessure inguérissable.
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La réaction
normale à sa blessure serait la colère et la douleur. Mais, dans la
solitude, l'expérience de la douleur lui serait insupportable, et la
colère lui est interdite. Il n'a d'autre solution que de réprimer
ses sentiments, de refouler le souvenir du traumatisme et
d'idéaliser ses agresseurs. Plus tard, il ne sait plus ce qu'on lui
a fait.
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Ces sentiments de
colère, d'impuissance, de désespoir, de nostalgie, d'angoisse et de
douleur, coupés de leur véritable origine, trouvent malgré tout à
s'exprimer au travers d'actes destructeurs dirigés contre les autres
(criminalité, génocide) ou contre soi-même (toxicomanie, alcoolisme,
prostitution, troubles psychiques, suicide).
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Devenu parent, on
prend souvent pour victime ses propres enfants, qui ont une fonction
de bouc émissaire : persécution pleinement légitimée par notre
société, où elle jouit même d'un certain prestige dès lors qu'elle
se pare du titre d'éducation. Le drame, c'est que le père ou la mère
maltraite pour ne pas ressentir ce que lui ont fait ses propres
parents. Les racines de la future violence sont alors en place.
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Pour qu'un enfant
maltraité ne devienne ni criminel, ni malade mental, il faut qu'il
rencontre au moins une fois dans sa vie quelqu'un qui sache
pertinemment que ce n'est pas lui, mais son entourage, qui est
malade. C'est dans cette mesure que la lucidité, ou l'absence de
lucidité de la société peut aider à sauver la vie ou contribuer à la
détruire. Ce sera la responsabilité du personnel d'assistance
sociale, des thérapeutes, des enseignants, des psychiatres, des
médecins, des fonctionnaires et des infirmières.
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Jusqu'à présent,
la société a soutenu les adultes et accusé les victimes. Elle a été
confortée dans son aveuglement par des théories qui, parfaitement
conformes aux théories de l'éducation de nos arrière-grands-parents,
voient en l'enfant un être sournois, animé de mauvais instincts,
fabulateur, qui agresse ses parents innocents ou les désire
sexuellement. La vérité, c'est que tout enfant a tendance à se
sentir lui-même coupable de la cruauté de ses parents. Les aimant
toujours, il les décharge ainsi de leur responsabilité.
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Depuis quelques
années seulement, l'application de nouvelles méthodes thérapeutiques
a permis de prouver que les expériences traumatiques de l'enfant,
refoulées, sont inscrites dans l'organisme, et qu'elles se
répercutent inconsciemment sur la vie entière de l'individu. De
plus, des ordinateurs qui ont enregistré les réactions de l'enfant
dans le ventre de sa mère ont révélé que l'enfant sent et apprend,
dès le tout début de sa vie, la tendresse aussi bien que la cruauté.
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Dans cette
nouvelle optique, tout comportement absurde révèle sa logique
jusqu'alors cachée, dès l'instant où les expériences traumatiques de
l'enfance ne restent plus dans l'ombre.
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Dès que nous
serons sensibilisés aux traumatismes de l'enfance et de leurs
effets, un terme sera mis à la perpétuation de la violence de
génération en génération.
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Les enfants dont
l'intégrité n'a pas été atteinte, qui ont trouvé auprès de leurs
parents la protection, le respect et la sincérité dont ils avaient
besoin, seront des adolescents et des adultes intelligents,
sensibles, compréhensifs et ouverts. Ils aimeront la vie et
n'éprouveront pas le besoin de porter tort aux autres ni à
eux-mêmes, encore moins de se suicider. Ils utiliseront leur force
uniquement pour se défendre. Ils seront tout naturellement portés à
protéger et respecter les plus faibles, et par conséquent leurs
propres enfants, parce qu'ils auront eux-mêmes fait l'expérience de
ce respect et de cette protection, et c'est ce souvenir-là, et non
celui de la cruauté, qui sera inscrit en eux.
Ndlr : la liste des 12
points a été publiée dans Alice Miller, For Your Own Good, Farrar,
Strauss et Giroux, 1985, et Pictures of a Childhood, Farrar,
Strauss et Firoux, 1986 (en France : Image d'une enfance, F.D.
Aubier)
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