
Caresse de porc-épic suivi de Lettres. Montréal, Éditions du Roseau, 1996.
" L'urgence de l'essentiel,
c'est le besoin de la réalisation imminente de ce qu'on a toujours
voulu faire sans jamais en prendre vraiment le temps. Si nous ne réalisons
pas maintenant notre projet de vie, à quand sera reporté la
prochaine chance si toutefois prochaine chance il y a ? C'est aussi un besoin
d'épuration des fioritures, de retour aux sources, une recherche certaine
d'accomplissement personnel. "
Francine Chicoine
" Caresse de porc-épic est le récit d'une expérience marquante et de la transformation qui s'est opérée chez l'auteure, relativement à sa vision des gens, des choses, des événements. Mais c'est davantage l'histoire d'une prise de conscience, celle de l'importance, voire de l'urgence, d'aller à l'essentiel dans notre vie.
Cette prise de conscience passe notamment par la maîtrise de nos peurs, par l'abandon d'une sécurité stérile, par une attitude sereine face au changement, et surtout par la capacité de saisir toute opportunité nous révélant à quel point nous sommes loin de notre vérité intérieure.
Pour Francine Chicoine, le cancer aura été l'élément déclencheur de ce retour aux sources. Elle nous livre ici un témoignage hors du commun."
L'Éditeur
Extrait de " Lettre à celui qui est parti "
Il y en a qui mettent les roues sur la route et qui partent, comme ça,
que par besoin de partir, que par nécessité de changer de place
ou de changer de mal de place. Besoin de bouger, de s'évader, besoin
de voir et de dire qu'on a vu, même si l'on n'a fait que passer. Ils
courent, ces gens, ils s'agitent, ils s'énervent, ils veulent tout
voir, ils veulent être immortalisés partout. Ils se font photographier
dans une gondole avant qu'on ne les interdise à Venise, avec des mémés
en costume d'époque, face à ce mur biblique où des gens
se lamentent ou devant cet autre qui n'est guère plus gai et que l'histoire
a appelé le rideau de fer. Ils sont à la recherche de vestiges
et d'exotisme quand ce n'est pas tout simplement d'évasion, de soleil
et d'espaces différents. Parfois ces gens font un immense cercle pour
revenir au même endroit, parfois ils font un long trajet qui s'étire
sur une ligne aller-retour. Ce sont des allants et venants. Mais quand ils
partent, ils ne quittent rien. Ils mettent les roues sur la route pour oublier
temporairement ce qu'ils ne quittent pas, peut-être même pour
oublier qu'ils ne peuvent pas quitter ; alors, le temps d'un voyage, ils laissent
derrière eux le cortège des obligations du quotidien. Et quand,
pour toutes sortes de raisons, ils ne mettent pas les roues sur la route,
ils s'achètent vraiment plein de choses et ça ne suffit jamais,
il en faut toujours davantage. Puis ils gonflent, ils gonflent et ils accumulent
tellement de choses qu'ensuite, ils ne peuvent plus partir.
Toi, tu n'es pas de ce genre. Je ne sais pas trop comment l'exprimer, mais tu n'as pas mis les roues sur la route, tu as plutôt mis le chemin sous tes pas. Tu es parti sans regarder en arrière, sans penser à y revenir. Tu es parti avec ce que tu avais dans l'âme et le cur et ce que tu as quitté ne t'appartient plus. Tu n'as rien laissé en arrière de ces choses qui vous obligent à revenir comme si vous étiez attaché au bout d'un élastique. Tu n'as pas attendu non plus que soient réunies toutes les conditions idéales d'un départ : elles sont rarement toutes présentes et c'est d'ailleurs ce qui retarde ou annule habituellement les départs. Tu t'es donc dégagé, tu as pris ton envol. Tu as abandonné derrière toi les maniaques de la prudence et de la sécurité, tous ces gens qui ne t'ont pas compris et qui maintenant te jugent pour mieux se justifier. Il arrive ainsi qu'on qualifie de folie ou de lâcheté des gestes que soi-même on n'aurait pas le courage de poser. Certains ont même de la difficulté à saisir que tu n'aies pas envie d'ouvrir la discussion sur tes réalisations de vie, sur les contributions que tu as apportées, sur les changements que tu as initiés. Les honneurs que tu refuses, les ressouvenances auxquelles tu fermes la porte non vraiment, on ne s'explique pas. Aujourd'hui, toi, tu sais : tout cela n'a aucune importance, tout juste bon pour la vanité de celui qui part, pour la sécurisation de ceux qui restent et pour la bonne conscience de qui n'a pas su te retenir. Heureusement d'ailleurs qu'on n'a pas su te retenir : pour sûr que tu te serais éteint.
Je me souviens : c'est lorsque tes rêves ont commencé à diminuer et à se décolorer que tu as pris ta décision. Oh !, tu avais encore des rêves, quelques-uns, mais il te semblait que leurs images rapetissaient et que la couleur les quittait peu à peu. Tu te demandais même où allait la couleur des rêves, te rappelles-tu ? Les rêves, on le sait, faut toujours qu'ils soient plus grands que soi, faut qu'ils offrent des perspectives, faut qu'ils forment des arcs-en-ciel. Et tes rêves à toi, ils s'affadissaient, ils se repliaient sur eux-mêmes comme s'ils ne portaient plus d'espoir. Les rêves ont besoin de s'alimenter, ils ont tant besoin d'horizon. Ils ont aussi besoin, on dirait, qu'on croie tout simplement en eux. C'est sans doute pourquoi il faut rêver de l'impossible, pour que peu à peu la vie construise un pont vers l'impossible, pour que l'impossible devienne possible.
Tu es parti pour continuer à rêver, tu es parti parce que tu voulais vivre. Et alors, tes rêves ont resurgi avec leur plein de promesses et de vie. Tu étais si léger, si fou que j'ai senti que tu t'envolais. Tu avais le regard tourné vers l'horizon et tu semblais y voir des choses qu'aucun d'entre nous ne voyait. Tu avais la paix du dedans, la sérénité de celui qui a pris la décision qu'il fallait. Tu avais la tête en liberté, une belle tête de coupeur d'amarres, d'arracheur d'entraves. Tu savais d'ores et déjà qu'il faut rompre les amarres si l'on veut partir, qu'il faut sans cesse continuer d'arracher ce qui nous empêche d'avancer.
Ce qu'on en dit:
"Dans cet hymne à la vie, Francine Chicoine privilégie le ''langage des choses vraies, ce qui passe par l'échange avec le vrai monde et par l'écoute de la vraie vie. J'ai donc envie de communiquer avec des gens capables de parler de la vie sans considérations météorologiques, capables aussi de parler de la mort sans référence nécrologique J'ai envie de porter moi-même attention à ces mille et un petits riens qui font la beauté et la grandeur de la vie. J'ai souvenance d'un été qui avait passé si vite que je n'avais pas vu les pissenlits '' la seule éternité à laquelle nous ayons accès est celle de l'instant présent à condition qu'on ne l'utilise pas comme une échappatoire ''Nous évoluons à l'époque de l'éphémère où la notion d'instant présent s'applique davantage aux biens qui nous entourent et à la façon dont nous les utilisons qu'au fait d'être présent à l'être que nous sommes. '' Ces trop courts extraits ne rendent pas assez compte du ton vivant, alerte et imagé du livre, qu'indique toutefois très bien son titre si étonnant "
Hélène Laberge. Caresse de porc-Épic, Francine Chicoine. L'Agora, Mai/Juin 1999.