Un silence qui n'en peut plus. Hull, Éditions Vents d'Ouest, 1999.

"Ce livre exprime un silence à bout de lui-même, un silence qui n'en peut plus. Francine Chicoine y aborde des vérités délicates, secrètes, autant que des sujets d'intérêt général. Elle avance tantôt sur la pointe des lettres, tantôt utilisant des lettres muettes, tantôt livrant son propos par le biais de lettres ouvertes ou de poste restante ; avec ses belles-lettres, elle nous laisse entrevoir des échappées de lumière venant de la lecture, ainsi que des égouttures du silence recueillies dans l'état d'écriture."

L'Éditeur

 


Extrait :" Au sujet d'un monstre "

Dans certaines circonstances, il arrive qu'on se sente comme des lilliputiens assistant aux orgies gastronomiques d'un ogre qui, selon son humeur et son appétit, engloutit à peu près tout ce qui lui est présenté. Plus on a peur de l'ogre, plus on lui offre de choses pour le calmer.

Les lilliputiens et l'ogre, c'est pour l'image de l'impuissance. Mais ce dont je veux vous parler est plus complexe encore, plus subtil, plus menaçant aussi. On ne saisit pas toujours le pourquoi ni le comment des choses, mais n'empêche qu'on en subit quand même les conséquences.

Ce qui se passe est inquiétant. Parce que c'est d'un monstre qu'il s'agit.

On a d'ailleurs tôt fait de constater à quel point tout peut l'influencer. On s'en rend compte, c'est évident. Un scandale éclate au sein d'un gouvernement et il panique ; un processus électoral est en cours et il se tient sur la peau des dents ; un peuple revendique la justice et la liberté et alors, il ne se contrôle plus.

C'est d'autant plus troublant que, mine de rien, il dirige tout. Il n'a même pas à parler : suffit qu'on perçoive ses réactions pour remuer ciel et terre afin de le satisfaire au plus vite. Il arrive aussi qu'on attende, coi et mort de peur, en espérant que la crise passe rapidement.

Lorsqu'il est dépressif, les chefs d'État sont disposés à envisager toutes les médecines possibles. On n'hésite d'ailleurs aucunement à sacrifier la santé des autres pour sa santé à lui. Et, tout au cours de la maladie, on surveille constamment les signes vitaux, on est attentif aux moindres perturbations, on avance toutes sortes de pronostics. Le monde entier demeure suspendu aux nouvelles. Et dès qu'elles parlent d'agitation soudaine, de soubresauts ou de faiblesse persistante, on s'inquiète.

Le pire, c'est lorsqu'il chute ou qu'il rechute. Alors, d'autres l'accompagnent en moutons. Une chute à l'unisson. C'est grave comme une maladie dont on ne connaît ni les modes de contagion, ni l'étendue, ni l'évolution, ni la persistance, ni toutes les conséquences.

Puis, peu à peu, les nouvelles commencent à parler de redressement, de remontée, de progression vers un certain plateau, d'espoir à l'horizon. La fièvre tombe, la vie continue.

Lorsque la crise est terminée, on acclame ceux qui ont su faire face à la situation, ceux qui semblent avoir trouvé la médication appropriée. Au fait, y sont-ils vraiment pour quelque chose ? On aime bien le croire. Dans l'éventualité d'autres périodes difficiles, c'est plus rassurant ainsi. Car des temps durs, il y en aura d'autres, c'est sûr. Aussi est-il bon de penser qu'on pourra s'en sortir à nouveau.

Mais une crise oblige à la prudence. Pendant un certain temps, on continue donc de marcher sur la pointe des pieds et d'observer ses réactions. Car la moindre opinion défavorable, la plus simple hypothèse, la plus naïve élucubration de bien-pensants pourrait suffire à le faire réagir à nouveau. Il a une sensibilité de sismographe.

Pour ma part, voici ce qui m'inquiète le plus : alors qu'on l'avait toujours cru artificiel, on doit aujourd'hui se rendre à l'évidence qu'il est bel et bien vivant. Si au moins il menait une petite vie docile et bien rangée, mais non, c'est un maniaco-dépressif. Et comme personne n'a encore diagnostiqué cette tendance chez lui, il fait la pluie et le beau temps. Il est de nature, ce monstre, à faire trembler les puissants de ce monde et à réduire les pauvres à la famine. Il conditionne tout, absolument tout.

Car l'argent, peu importe qu'il s'agisse du dollar, du dinar ou du bolívar, de l'euro ou du peso, de la roupie ou du rouble, du quetzal, du réal ou du riyal, du florin, du yen, de la livre, de la couronne ou de quelque autre devise, l'argent a pris vie, je vous le dis. Et il nous mène par le bout du nez.


Ce qu'on en dit:

"Francine Chicoine s'approprie les mots avec une justesse de ton, celui du cœur, et avec une rare précision, celle du cœur autant que de la langue. Son style, empreint d'ironie et d'élégance, nous mène où elle va, dans la profondeur du quotidien. Elle appartient à la famille de Christian Bobin, tant par la subtilité que par la force de naître à chaque instant. "

Nicole Houde, écrivaine.


" Votre écriture est inclassable, avais-je dit à Francine Chicoine après avoir lu Le tailleur de confettis. Touché par son regard à la fois acéré et absorbant sur les couleurs de toutes les vies, je n'arrivais pas à en formuler mieux l'expérience de lecture. Avec Un silence qui n'en peut plus, je retrouve avec bonheur cette écriture de limpidité classique et de mouvement contemporain, mais je commence à comprendre mieux les raisons de mon accord si spontané à son univers. Il y a là, bien en sus du style singulier, un rapport unique aux êtres et aux objets, qui fait de leur observation un regard intérieur sur le monde. Les strates de la fresque, plutôt que le tableau lui-même. Il faut oser s'y rendre avec une personne, une vraie, qui en a le sens. "

Lise Bissonnette, écrivaine et P.d.g. de La Grande Bibliothèque. .


"Page après page, on y découvre une écrivaine toujours plus attachante tant par la pensée que par la couleur de l'écriture. Une écriture inspirée qui possède le don de sortir le quotidien de sa banalité pour l'élever à un degré de pureté que confère une sagesse de vécu. "

Raphaël Hovington. Le nouveau livre de Francine Chicoine, Un silence qui n'en peut plus. Plein Jour sur la Manicouagan. 10 novembre 1999.


"Une lecture agréable qui vient égayer facilement un long après-midi de tempête de neige. Si certaines lettres portent à la réflexion, d'autres savent nous faire sourire et surtout nous la couler douce tandis que les pages s'égrènent sous notre œil avide de lecture ! "

Marie-Ève Bouchard. Ce qu'il faut dire ou ne pas dire… Week-End. Outaouais, 15 janvier 2000.


" ...une parole, un ton, une voix, une écriture. Impossibles à étiqueter ? Tant mieux. "

Élisabeth Vonharburg. Le Lézard.septembre 2000.