NE TOUCHEZ PAS AUX QUOTAS

La radio musicale perd des plumes au profit de la radio parlée. Les derniers sondages le confirment. La multiplication des chaînes de radio satellite et des sources de téléchargement de musique font craindre le pire à des stations comme CKOI et CKMF. Devant cette menace, plutôt que de faire son examen de conscience, la radio commerciale préfère blâmer les quotas de musique francophone.

Depuis des années, l'Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) tente de convaincre le CRTC de baisser ses quotas de musique en français à la radio francophone de 65 % à 50 %. L'ACR l'a fait de nouveau le mois dernier, en déposant un mémoire en ce sens auprès de l'organisme fédéral, pour ses membres de Montréal et de Gatineau.

Les quotas de musique francophone nous empêchent de rejoindre les jeunes, prétendent certains radiodiffuseurs privés. Permettez que je soumette une autre hypothèse.

Pourquoi les jeunes (et moins jeunes) boudent-ils la radio commerciale? Parce qu'elle est frileuse, conservatrice, allergique à la nouveauté et pratiquement sans intérêt pour le mélomane le moindrement averti. Ce dernier a plus de chances de faire une découverte musicale dans une télésérie doublée à VRAK ou une pub d'ordinateur portable qu'à la radio commerciale. C'est tout dire.

Plutôt que de blâmer des quotas essentiels à la pérennité de la culture musicale québécoise, les radiodiffuseurs privés devraient jeter un coup d'oeil sur leur propre programmation. Ils y trouveront un manque flagrant de diversité, une absence totale d'audace et de flair. Ils y trouveront, surtout, une poignée de chansons consensuelles qui tournent en boucle sur leurs ondes comme un disque rayé de Céline Dion.

"La plus grande récrimination des jeunes face à la radio, c'est qu'ils entendent partout la même chose" a déclaré la semaine dernière la vice-présidente de l'ADISQ, Solange Drouin, à mon collègue Mario Cloutier. Elle a bien raison.

La diffusion de la musique québécoise à la radio privée a pris depuis quelques années la forme d'un entonnoir. Les quotas de musique francophone sont respectés à contrecoeur, et l'on fait tourner de moins en moins de titres. En 2004, selon l'ADISQ, les 15 chansons francophones qui tournaient le plus dans les radios privées occupaient la moitié du temps d'antenne total alloué à la musique francophone.

Selon une étude récente de l'ADISQ, sur les 279 disques francophones parus au Québec en 2006, pour un total d'environ 837 chansons disponibles pour radiodiffusion (une moyenne de trois chansons par disque), seulement 1 % à 10 % ont été diffusées par les différentes radios commerciales.

C'est-à-dire qu'un artiste comme Claude Dubois a à peu près autant de chances de chanter dans un gala à la CBC que de voir une nouvelle chanson ajoutée à la rotation musicale d'une radio commerciale.

L'ADISQ estime qu'en 2006, CKOI a utilisé seulement 7,8 % des nouvelles chansons francophones québécoises disponibles pour diffusion (65 sur 837 titres). Sur le lot, une seule a été considérée par l'ADISQ comme relevant de la catégorie hip hop/rap, un genre particulièrement prisé par le jeune public.

À Rythme FM, la proportion de diffusions de nouveaux titres québécois, sur l'ensemble des diffusions de chansons francophones en 2006, n'était que de 13,4 %. Bonjour la nouveauté.

Se servir des ondes publiques est un privilège. Ce privilège s'accompagne d'obligations, dont celle de faire rayonner la musique québécoise (les radiodiffuseurs ne sont contraints qu'à 35 % de contenu canadien). C'est une obligation que l'Association canadienne des radiodiffuseurs semble prendre à la légère lorsqu'elle propose que seulement une chanson sur deux diffusée par ses membres francophones ne soit en français.

La situation de la musique francophone n'est pourtant pas rose au Québec. Dans son récent Rapport sur la situation linguistique au Québec, l'Office québécois de la langue française a révélé qu'entre 1989 et 2004, l'écoute de chansons "surtout en français" par les francophones a chuté de 39,2 % à 24,1 %. Ce n'est certainement pas en baissant les quotas de musique francophone que la situation va s'améliorer.

Marc Cassivi
le jeudi 17 avril 2008,
LA PRESSE