Miracle au lac Brooch.

L'attente.

Nous sommes bien taciturnes, Jacques et moi, en ce matin blafard du 5 juillet 1999. L'angoisse, la fatigue, l'incertitude, l'incrédulité, le désir de ne pas accentuer le sentiment de catastrophe sont les freins à l'émission de nos hypothèses les plus optimistes, comme les plus sombres. Alain et Michel, partis pour une balade en hydravion la veille après souper, ne sont pas rentrés. Nous sommes sans nouvelle.

Nous avons été éveillés vers 3:30 heures par le cri solennel du huard. Même que j'ai cru un moment que c'était Michel: il imite le huard à s'y méprendre. Nous avions évidemment bien peu et mal dormi en attendant la levée du jour; car nous avions convenu qu'il fallait attendre la clarté avant d'initier quoi que ce soit. Nous revenons d'une grande tournée sur le lac (environ 10 kilomètres), en scrutant chaque recoin, chaque petite baie à la recherche du "grand oiseau blanc"; nous avons fait des arrêts avec extinction du moteur, nous avons crié tant et tant. Rien. Rien d'autre que le silence et le calme de l'aube naissante.

Cette recherche vaine nous a renforcés dans l'hypothèse qu'ils ne sont pas sur "notre" lac et que le bruit d'avion que nous avons entendu la veille vers 21:00 heures et surtout le second vers 21:20 heures sur un lac d'en arrière était le leur et que, pris par la noirceur, ils avaient décidé de remettre le retour à ce matin. Michel a dans son appareil tout le nécessaire pour la survie en forêt. Mais, alors, qu'est-ce qu'ils attendent? Il fait pourtant clair depuis déjà longtemps.

Attendre! Il n'y a pour le moment rien d'autre à faire. Et cette inaction forcée est pire que n'importe quelle mauvaise nouvelle.

Un voyage de pêche pourtant si bien amorcé.

 

Mon frère Michel, 42 ans, est l'animateur de l'expédition. Il possède son hydravion (un Maranda) depuis déjà plusieurs années. La région n'a pas de secret pour lui. Il a la réputation d'un pilote prudent et très respectueux des règles de sécurité. Il a amené mon fils Alain, 29 ans, depuis Port-Cartier/Sept-Îles jusqu'ici au lac Brooch, pour un vol d'environ 1:20 heure, dans un air légèrement agité. Alain avait plus ou moins apprécié ce vol, un tantinet secouant; c'est la raison pour laquelle Michel lui avait proposé hier soir de goûter à cette soirée calme pour mieux apprécier l'avion…

 

 

Jacques, 48 ans, un ami de longue date, n'en est pas à sa première expédition avec nous. Il avait en particulier participé à une excursion au Réservoir Manic (Timmins et Hart Jones), à Gagnon en 1987, soit 12 ans auparavant. Lui et moi avons fait le trajet en camion de Port-Cartier au lac Arthur (tout près du Coatibi), à une trentaine de kilomètres à l'est du lac Brooch. Michel a fait la navette avec son appareil pour cette dernière portion sans route. Et, déjà, il avait prévu un appareil radio pour Alain pendant son absence pour cette navette; il lui avait expliqué le fonctionnement et inscrit sur un carton les lettres d'appel de cet instrument.

Nous sommes installés ici depuis le jeudi 1 juillet. Nous avons pêché, dormi, mangé, paressé. Il a fait exceptionnellement chaud ces derniers jours; nous avons même eu droit le 3 au soir à un orage électrique, ce qui semble-t-il est assez rare à cette latitude. Hier, dimanche le 4, Alain s'est baigné: il en est revenu frigorifié, étonné de voir l'eau si froide alors qu'il a pourtant fait si chaud. Pendant ce temps, Michel a amené Jacques pour un long survol du territoire de Gagnon et du réservoir Manic 5, où nous avions pêché le brochet 12 ans auparavant. Les souvenirs sont si vifs encore de ce voyage inouï. Jacques est revenu des plus enchantés de cette tournée aérienne. Alain et moi étions sur le lac lors de leur retour: j'ai photographié cet atterrissage impeccable.

Nous avons soupé de truites en nous remémorant ces souvenirs de 1978 et en écoutant Jacques nous décrire toutes les émotions de ce voyage (souvenirs de Gagnon, spectacle du haut des airs et les sensations de ce vol). Après le souper, Michel propose donc à Alain de "profiter" à son tour de ce beau soir d'été. "Nous resterons sur le lac pour des "Touch and Go"", me lance-t-il avant de partir. Il est aux alentours de 20:00 heures. Ils pourront profiter de la clarté jusqu'à environ 21:00 heures.

 

Le lac Brooch a une longueur totale de quelques 10 km. Notre camp est abrité des vents du large par une assez grande île qui bloque en même temps notre vue sur le principal du lac. Dès leur départ, ils sont donc totalement soustraits de notre regard et de notre ouïe, la brise légère étant défavorable à cet effet.

Nous terminons donc calmement notre café en jasant des bienfaits de la nature. Le temps s'écoule lentement. Nous commençons tous deux à regarder nos montres de plus en plus fréquemment. Puis, un bruit d'avion au dessus de notre tête, direction nord-ouest. Il est environ 21:00 heures. Nous ne pouvons voir l'appareil, mais je suis certain que ce sont eux. Je demande à Jacques: "N'a-t-il pas pourtant dit qu'il restait sur le lac?".

Vers 21:20 heures, à nouveau un bruit d'avion, dans le même secteur. Très rapidement ce bruit s'éteint. Jacques et moi en venons à la conclusion qu'ils ont sans doute tenté de décoller et vite réalisé que la noirceur est trop avancée.

L'obscurité est maintenant totale. Pas de lune. Couvert nuageux. Que faire? Une randonnée en chaloupe est périlleuse; nous pouvons heurter des obstacles. D'autant plus que le plancher de cette embarcation n'apparaît pas des plus solides. S'ils sont sur le lac, en présumant des ennuis mécaniques, nous les trouverons demain matin. Ils ont dans l'appareil tout le nécessaire pour bien s'abriter, à défaut de bien dormir. Quoi qu'il en soit, les règles élémentaires de sécurité nous dictent de ne pas nous exposer inutilement au danger. De plus, nous sommes tellement convaincus qu'ils sont sur le petit lac en arrière.

Des cris au nord-ouest.

 

Il est maintenant 6:30 heures. Il fait clair depuis plus de 3 heures. Nous en sommes à notre énième café. Soudain des cris au nord-ouest. Enfin! J'ai une telle certitude qu'ils sont à pied en provenance du lac arrière que je m'élance avec la chaloupe dans le cours d'eau qui en provient et qui se trouve tout juste à coté du camp. Impraticable en embarcation motorisée. Jacques quant à lui est fermement convaincu que ces cris venaient de la grande baie à gauche et en retrait du lac (complètement à gauche de cette photo). Retour alors sur le lac. Il avait raison. Alain marche dans l'eau à mi-cuisse; il nous fait des grands gestes.

Il nous tarde de savoir. Alain doit même me signifier de ralentir. Le fond est à moins d'un mètre. Ce n'est pas le moment de casser le pied du moteur…

La nouvelle nous atteint comme une roche. "Nous avons "crashé" hier soir. L'avion est dans le fond du lac. Michel est MORT à 3:00 heures ce matin."

Michel et Alain la veille au soir.

Le vent est calme. Le moteur ronronne normalement. Vérifications d'usage pendant le réchauffement complet. Ceinture attachée? ELT (Emergency Localisation Transponder) bien branché? Tout le monde a sa veste flottante de sécurité? Tout est OK?

Ils sont sur le milieu du lac. La distance permettra au moins 2 "Touch an Go". Dernier OK et décollage. Tout se passe bien. À une altitude relative de quelques cent mètres, Michel réduit les gaz et se prépare au premier amerrissage. Juste au moment de toucher l'eau, une secousse violente. L'appareil se comporte désormais de façon tout à fait inhabituelle et incontrôlable. Vibrations sévères. Instinctivement, le pilote remet plein gaz. Les vibrations deviennent totalement hors proportions. Michel coupe donc à nouveau les gaz et se prépare à la catastrophe.

Ils constateront plus tard que l'attache avant d'une flotte venait de céder au premier impact. Libérée de sa contrainte, cette flotte est venue buter dans l'hélice lui imposant une torsion et un débalancement sévère, d'où ces vibrations incontrôlables.

Le second impact est encore plus violent. Déstabilisé, l'appareil se présente sur le nez. Le souvenir d'Alain est très vif. Le lac leur est carrément sauté au visage, et l'eau s'engouffre très vite dans la cabine. Michel a le temps de dire en se détachant: "Vite! Évacuation!". Alain doit

plonger sous l'appareil pour enfin se retrouver avec Michel sur la seule flotte encore fonctionnelle. Il a une blessure légère à une jambe. Rien de terrible par ailleurs.

Évaluation rapide: un flotteur est totalement arraché, semi-immergé, l'extrémité avant fortement entaillée par l'hélice, totalement irrécupérable. Il y a une déchirure sous l'aile droite (toile). L'hélice est fortement tordu. L'appareil est maintenu à flot par l'autre flotteur. Tout le moteur (la partie la plus lourde) et tout l'avant du cockpit sont totalement immergés. La queue est presque déjà à la verticale. Michel s'active fébrilement à évacuer le matériel: ELT, veste de cuir, aviron, matériel de survie, dont hache, cordages, lampe de poche, etc.

Il attache l'ELT sur l'appareil après l'avoir activé (l'antenne est tombée dans l'eau lors de la manipulation). Il endosse sa grosse veste de cuir par-dessus sa veste de flottaison. Il s'arme de matériel (lampe, cordages, hache, etc.). Il remet l'aviron à Alain. Dernière vérification pour bien se localiser et décider ensemble d'un point à atteindre sur le lointain rivage, situé à environ 1 à 2 kilomètres. Il est environ 20:30 heures. L'appareil est en train de couler assez rapidement; il faut se lancer.

Si Michel est surtout préoccupé par la sécurité de son passager et la perspective de perdre son appareil, Alain est passablement secoué. Il a froid; il a peur; le rivage apparaît si loin. Michel réussira à le calmer.

À cette séquence de consignes, Alain obéit un peu aveuglément. Michel se sent fortement responsable.

Michel garde espoir de récupérer son appareil. "La flotte va résister", espère-t-il. À tout hasard, il attachera même une bouée et une corde de 25 pieds (la seule disponible) à l'appareil, espérant ainsi faciliter la récupération. Il ignore évidemment que le fond est à près de 100 pieds (30 mètres).

Il devra pourtant se rendre à l'évidence assez rapidement. L'appareil va couler à pic.

Alain est déjà loin et pense à bien autres choses. Il nage vite et fort, espérant sans doute se réchauffer et sortir vite de cet enfer de froidure. Michel devra même l'inciter à modérer. Il ne s'agit pas d'un sprint; il faudra nager plusieurs heures. Il faut adopter un rythme soutenu et de longue haleine.

3 à 4 heures de natation.

Le crépuscule vient assez vite. L'avion a sombré dans les quelques 15 minutes qui ont suivi son abandon. Malgré l'obscurité, ils voient bien le relief du rivage de même que la montagne qu'ils ont prise comme repère. Le froid est intense et pénétrant. Il y a peu de vagues.

Marie-Josée et Antoine pour Alain, Jérémie pour Michel. Ils ont trouvé la motivation pour s'en sortir. Il suffit d'être plus têtu que ce froid. Michel pense très fort à notre père: "Dans quel pétrin ai-je entraîné Alain, ton premier petit-fils!"

Alain, vêtu uniquement d'un T Shirt, avance rapidement, aidé de son aviron, de la "trouille" et de la forme physique de ses 29 ans. Michel est moins rapide: sa veste de cuir le maintient peut-être un peu plus au chaud mais ralentit considérablement ses mouvements. De plus, la "bedaine" de ses 42 ans, associée à la sédentarité commune de notre génération, font qu'il s'épuise plus rapidement.

Mais, ils se suivent. Ils communiquent sans arrêt. La progression est satisfaisante; l'écart entre les deux se creuse avec une lente mais constante progression. Il avait été question de s'attacher ensemble, mais Michel avait décliné, conscient qu'il ralentirait ainsi son compagnon: "on ne traîne pas un poids mort!"

Finalement, après 3 à 3½ heures d'efforts intenses et soutenus, Alain touche terre, sur une pointe. Mais, il n'a plus de jambe. Il est incapable de se soutenir ou de marcher. Il s'extirpe de l'eau à la force de ses bras. C'est à ce moment qu'il aura eu le plus peur de mourir, incapable de réfréner les frissons violents qui l'agitent. Pendant ce temps, fouetté par le désir d'en finir au plus tôt et par l'inquiétude de savoir Alain incapable de marcher, Michel fournit son effort maximal. Conscient qu'il risque l'ankylose, le sommeil de l'hypothermie et la mort subséquente, il s'époumone à lui crier:

Combien de temps s'écoule-t-il? Ils sont probablement en train de perdre un peu la notion du temps. Pendant que Michel s'épuise totalement dans ce dernier sprint, Alain retrouve peu à peu son aplomb. Il réussit à se lever et à marcher quelque peu vers la baie voisine, oubliant d'en informer Michel.

Épuisé, ce dernier crie à son compagnon. Il est tout étonné d'entendre sa voix beaucoup plus lointaine qu'initialement. Que se passe-t-il? Le vent est-il en train de le refouler vers le large? Il n'est pas conscient qu'Alain, dans sa marche vers la baie, ajoute ainsi une distance relative entre eux.

En réalité, dans sa marche vers la baie, Alain a modifié la perspective des repères, en plus de s'éloigner de Michel. Il a probablement confondu une autre montagne. Ainsi, à ses yeux, Michel (représenté par le "x" à la jonction des 2 lignes) se trouve non pas à 90 % de sa course comme il l'est réellement (visée A), mais à 50 % (visée B).

Découragé par cette annonce, totalement exténué, Michel propose.

Imaginons un peu le déchirement… Après un long silence:

Selon la reconstitution des évènements, il est probablement aux alentours de 3:00 heures quand Alain entreprend sa longue marche vers le camp, à quelques 3 ou 4 kilomètres de là. Il nous verra très bien, environ 40 ou 50 minutes plus tard, quand nous passerons en chaloupe à leur recherche. Mais nous sommes tout près de la rive opposée, à une bonne distance de 1 ou 2 km; le bruit de notre moteur étouffe totalement ses cris. D'autant plus que nous avons observé après coup que la voix ne porte pas loin contre le vent. Nous, de notre coté, nous sommes à la recherche d'un avion sur ce grand lac; pas d'un marcheur sur le bord ou d'un pilote dans l'eau…

Sa marche prendra approximativement 3 à 3½ heures avant qu'il ne puisse nous atteindre par ses cris, au moins 1 à 1½ heure après le retour de notre tournée infructueuse. Il a heureusement moins froid. À un moment, il ramassera une truite morte, flottant sur le bord de l'eau, en se disant que ça pourra peut-être l'empêcher de mourir de faim.

C'est ainsi que nous le trouvons, totalement hagard, épuisé, vidé, ahuri et interloqué. "Michel est MORT à 3:00 heures ce matin…"

MAYDAY! MAYDAY!

Abasourdis par le tragique de l'événement, Jacques et moi, nous nous regardons en silence. "Embarque". Inutile de questionner ici. Rentrons au camp.

À peine ai-je imprimé à la chaloupe la direction à prendre que Alain, tout agité, me crie:

Je ne comprends pas. J'éteints complètement le moteur.

J'ai vérifié plus tard avec Jacques. Lui aussi avait bien entendu "mort à 3:00 heures". Inconscient de mes paroles et de leur effet, je ne trouve rien de mieux à répliquer:

Nous nous rendons donc à l'endroit où Alain a touché terre, à une bonne trentaine de minutes de navigation. Le vent s'est maintenant levé légèrement. Il y a une bonne vague. Nous faisons plusieurs tours sur le lac aux alentours. Rien de visible. Aucune réponse à nos cris.

Les réserves d'essence s'épuisent vite. Il nous faut compter un bon 30 à 40 minutes pour le retour, compte tenu du vent et compte tenu que nous longerons la rive par sécurité. Mieux vaut en sécuriser 3 que de chercher un mort sur un lac d'une telle surface.

Le retour se fait dans un silence éloquent. Heureusement, nous avons la radio pour appeler du secours. Pendant que Jacques aide Alain à se changer et à se chauffer, je tente de comprendre le fonctionnement de l'appareil, avec lequel je suis loin d'être familier, bien que j'en connaisse les rudiments. Je tombe alors sur le carton avec l'inscription des lettres d'appel; je me souviens que Michel avait refusé que je jette ce carton, quand je le lui avais proposé.

Quelle fréquence utiliser? Essayons-les une après l'autre. À un moment, j'entends des gens qui conversent convenir: "Nous allons libérer la ligne. Il y a un Mayday." Pourtant, cette lointaine téléphoniste de Bell Alma est bien lente à nous répondre. Quand enfin la liaison est établie, la communication est excessivement mauvaise. La réception de part et d'autre est très faible. L'émotion, l'impatience, l'incompréhension mutuelle ont tendance à vouloir prendre le pas. D'autant plus qu'il s'agit d'une communication à séquence unidirectionnelle, avec les "Roger, Over, affirmatif, à vous", etc.

Soudain un éclair de génie. Comment n'y ai-je pas pensé avant? Michel Lejeune. Un grand ami de mon frère. Pilote lui aussi, il connaît également très bien la région et les habitudes de notre Michel .

Quand enfin j'entends la voix de Michel Lejeune, et beaucoup plus claire par surcroît, quel soulagement. La voix brisée par l'émotion, je lui dis:

Un moment, me confiera-t-il plus tard, il a cru à un canular. Mais sans doute les vibrations de ma voix auront-elles vite fait de lui démontrer le sérieux de la situation.

Il me faut y aller…

Assuré que le cadavre de mon frère flotte quelque part, où l'aura mené le vent, je me dis qu'il est sans doute préférable que je commence les recherches en chaloupe. Si je ne l'ai pas trouvé quand l'avion arrivera, du haut des airs ils pourront me guider pour que je m'y rende.

Mais, j'ai la chienne. Comment vais-je réagir? Mon infarctus de l'an dernier est-il assez guéri pour faire face? Bah! On verra bien. Il FAUT y aller… C'est tout. Je suis plus familier que Jacques avec le moteur et la chaloupe. Et, ça me revient.

Jacques a docilement fait le plein d'essence comme je lui ai demandé. Je lui demande de bien veiller sur Alain (il n'est pas question de le laisser seul) et je pars avec tout mon petit courage. Je suis si assuré que je trouverai un cadavre que je ne songe même pas à prendre des couvertures ou des vêtements supplémentaires.

Un grand cri.

Je longe le bord, à la recherche d'une veste de flottaison attachée à un cadavre, quelque part accrochée aux branchages de la rive. Je me souviens avoir pensé à ma mère, décédée 2 ans auparavant. Grande croyante, elle a essayé de nous transmettre que nos proches défunts veillent constamment sur nous du haut du ciel.

Peu de temps après, un grand cri étouffé, venant du large. Une seule chose est certaine. Il n'y a personne d'autre à plusieurs kilomètres à la ronde. Ai-je la berlue? Se pourrait-il que…?

Dans un état d'excitation frisant les transes, je recherche fébrilement dans la direction d'où vient ce cri. Ce ne sont pourtant pas des hallucinations. Un second long cri un peu plaintif. Et tout à coup, je l'aperçois. Quand il soulève la main, pour me faire signe, sa tête disparaît sous les flots. L'image que j'en garde, c'est comme s'il était en train de couler, en me faisant un dernier adieu de la main.

Michel après le départ de Alain.

Le vent s'est levé. Sa ceinture de flottaison semble moins performante (elle se dégonfle lentement). Il a de plus en plus de difficulté à se maintenir la tête hors de l'eau. Tout l'invite à s'endormir. Non! Non! Il faut lutter! Il fera des calculs mentaux, des règles de trois, tout ce qui peut meubler son esprit pour le tenir alerte et éveillé.

Il se souvient avoir noté l'heure à 3:10 heures. La hauteur des vagues augmente. "Est-ce ainsi que je vais me noyer?" se demande-t-il. De son coté, il pense à notre père, décédé en 1983 (16 ans auparavant), et il l'entend lui dire clairement:

Il comprend ainsi qu'il lui faut ajuster sa respiration avec la séquence des vagues. Respirer un bon coup, puis se laisser caler pour attendre la troisième vague, forcer pour s'extraire la tête à la quatrième et trouver le bon "timing" pour la prochaine bouffée d'air.

À un moment, il a cru entendre des voix et des bruits de moteur. Sans doute des hallucinations, se dit-il. Sans doute nous qui avons crié vers 4:00 heures puis, avec Alain, vers 7:00 heures, croirons-nous.

Il a des frissons à se casser les côtes. Peu importe la direction où il regarde, il ne voit que de l'eau, de l'eau à perte de vue. Il verra le jour se lever, en songeant avec amusement que c'est bizarre de voir ainsi l'aube se lever avec, en plus, un vent du nord (lorsque le vent est nord, c'est signe de mauvais temps: il faut rester tranquille…).

Il pense et parle à ceux qui lui sont proches, ses parents, sa famille. Il pense à son enfance, à son père dont il a toujours été très près. Il pense à l'éducation qu'il a reçue et de nombreux souvenirs refont surface. Il se remémore le long apprentissage de l'entêtement et de la persévérance.

Finalement ses réflexions, tout en le maintenant éveillé et lui permettant ainsi de mieux se synchroniser avec les vagues, l'amènent à se poser la question:

Et c'est ainsi que s'écoulent les longues et pénibles minutes, puis les heures interminables.

À 6:30 heures, il se souvient s'être demandé:

Le vent baisse. Les vagues sont plus faciles. Il est capable de respirer plus facilement. Peu à peu il reprend confiance. La rive est maintenant bien visible. Elle se rapproche.

Il imagine un stratagème pour évaluer la distance. À bout de bras, l'ombre d'un doigt lui cache tout l'horizon. Une heure plus tard, il lui faut 2 doigts pour camoufler le même horizon. C'est donc qu'il se rapproche et même plus vite qu'il ne pensait. Il se sent sauvé. Il va y arriver. Le bord est là, si près…

C'est gagné. Avec cette certitude qu'il pourra atteindre le rivage, il se sent plus éveillé. Ses repères grossissent de plus en plus. Les vagues sont moins hautes. Il respire maintenant sans difficulté. Il retrouve un brin d'énergie.

Et c'est alors qu'il entend un bruit de moteur, à faible révolution, en provenance de la rive en arrière.

Il est encore fermement convaincu d'avoir utilisé le sifflet attaché à sa veste. Et moi qu'il a utilisé sa voix. Personne ne saura vraiment jamais. Il se souvient même avoir eu de la difficulté à évacuer l'eau de ce sifflet…

Assieds-toi. Tu me fais peur.

Dans un état second, je force l'embarcation à franchir la distance qui nous sépare à un rythme qui frise le danger. Cette image de la tête qui cale quand il agite la main restera longtemps gravée: il me dit adieu… Comme le moucheur qui garde bien en mémoire le cercle d'où vient de sauter la dernière truite, je me dirige tout droit sur lui. S'il n'est plus là, je plongerai.

De son coté, bien aiguillonné par cette vision, il a inévitablement refait surface.

Bien évidemment, je n'ai aucune crainte semblable. Mais je comprendrai plus tard que le point de référence est bien différent quand on n'a que la tête hors de l'eau et que l'on voit arriver une embarcation à plein régime. Je m'arrête donc sans difficulté à quelques mètres de lui; je termine avec l'aviron et dans une frénésie évidente.

Enfin, je lui saisis un poignet. Il est sauvé.

Tout excité, je lui déclare:

Il est ralenti, ne semble pas comprendre (entendre et/ou décoder) ce que je lui dis. Il a plusieurs éructations. Le contact de son regard est pourtant sans équivoque. Puis, un peu théâtral, il me déclare:

Traduction. "Ce n'est pas le temps de chavirer et de perdre la chaloupe… Suffit la baignade!"

Il est vrai que je dois avoir un visage un peu effrayé, sinon effrayant. Il est étonné et inquiet de me voir le tirer ainsi par le poignet et de constater mon empressement à vouloir le sortir de l'eau. Après tout, il est 8:40 heures; ça ne dure que depuis 12 heures!

À partir de ce moment, il ira même jusqu'à me dicter comment le traîner au bord. De reculons (pour éviter de le blesser avec l'hélice), lentement en surveillant ses mains agrippées au rebord de la pointe de la chaloupe.

Quand nous sommes assez près du rivage, il me fait signe.

Sans hésitation, je saute dans l'eau froide. Je tire, je pousse. Enfin, le voilà dans la chaloupe. Et là, pour lui, c'est la chute complète de l'adrénaline. Il se couche sans ambages juste devant le banc du conducteur. J'aurai toutes les peines du monde à le persuader qu'il lui faut absolument aller à l'avant pour équilibrer la charge.

À nouveau donc, je tire, je pousse. Nous friserons tous deux de chavirer, mais nous sommes au bord et dans peu profond… Finalement, il se couche dans le fond de l'embarcation. Dans mon étourderie, je n'ai même pas songé à amener une couverture. J'enlève donc ma veste et la lui remet. Il s'en fait une boule et l'utilisera comme oreiller sur le plancher de la chaloupe, recouvert d'au moins 3 à 4 pouces d'eau… Mais, ainsi, il est à l'abri du vent. Et moi, même si j'ai froid, nous serons à la chaleur dans 20 minutes. Vérifications. Assez d'essence? Oui. Moteur OK? On y va! En ligne droite, moteur au fond, en plein centre du lac.

À peine 5 ou 10 minutes plus tard, j'entends le bruit d'un hélico. Michel Lejeune, ne sachant pas dans quel état on retrouverait Michel, avait opté pour l'hélico, mieux équipé et plus performant, plutôt que pour l'hydravion. On nous survole. J'indique que Michel (celui-ci semble dormir) est OK et que nous rentrons au camp. L'hélico se dirige vers le camp (on m'expliquera plus tard que c'est surtout pour explorer pour un site d'atterrissage) et revient sur nous. J'arrête mon moteur, je réveille Michel, pour bien leur démontrer qu'il est bien en vie. Il semble sortir d'un profond sommeil. "Quoi! Tu as fait venir l'armée?" me demande-t-il avec un brin de reproche dans la voix.

Vite on part.

Il y a Daniel Desbiens, un ami à Michel. Il y a le pilote d'hélico. Il y a une jeune policière, représentante de la Sûreté du Québec (s'il y a mort, il faut une enquête). L'hélico a atterri sur un grand banc de sable en bordure du lac, tout près du camp. Très vite, Michel sera déshabillé, recouvert de vêtements secs et chauds ainsi que de couvertures. Il réclamera et prendra un bon café chaud. On l'installe confortablement dans l'habitacle, chaufferette toute grande ouverte. "Alain, il reste une place, embarque." Ce dernier ne se fait pas prier; on devine qu'il préfère revenir en hélico…

Libéré ainsi de toute la lourdeur des responsabilités et à bout d'émotions, je m'écroule littéralement sur un banc de la chaloupe pour sangloter longuement, sans aucune retenue.

Survol du Hercule.

Peu de temps après leur départ, un avion quadrimoteur survolera notre lac à une altitude de 1000 à 1500 pieds. Il fera plusieurs tours avant de repartir vers le sud. On nous expliquera plus tard que Michel Lejeune avait initialement informé l'armée. Selon les procédures, un Jet en provenance de Bagotville nous aurait survolés à très haute altitude (nous n'en avons pas eu conscience) à la recherche d'une émission ELT (à une profondeur de plus de 3 mètres, un ELT est beaucoup moins efficace; de plus, souvenons-nous, son antenne est manquante). Puis un hélicoptère Labrador a quitté la base de Halifax au Nouveau-Brunswick en notre direction, de même qu'un avion Hercule. Quand, informée par notre hélicoptère à l'effet que le pilote était retrouvé et indemne, l'armée aurait décidé de rappeler le Labrador, mais de poursuivre la mission du Hercule, à titre d'exercice.

Pour Jacques et moi, ce sera encore l'attente. Nous sommes bien sûr encore inquiets. Michel se remettra-t-il sans séquelle de cette aventure? Toutefois, nous sommes beaucoup plus confiants que ce matin. Nous avons préparé tous les bagages en vue d'être prêts quand l'avion arrivera. Soudain, une averse.

Deux appareils arriveront finalement vers 14:00 heures. Il s'agit de Michel Lejeune et d'un autre ami, Denis Ross. Ils nous informent d'abord que Michel et Alain sont sains et saufs… Les bagages sont embarqués. Le camp est fermé. Vol sans histoire pour le lac Arthur. De là, nous reviendrons en camion à Port-Cartier. Et comble de malheur, le camion de Jacques donne des ennuis mécaniques: rupture d'une canalisation de freins. Heureusement, il est équipé en traction 4 X 4, ce qui compense la défaillance.

L'hypothermie.

Michel raconte abondamment comment il aura particulièrement apprécié l'infirmière qui, sans le prévenir, lui aura pris la température rectale. Il a au moins conservé assez de ressort pour rouspéter.

Le médecin semblait bien relax. On avait dit: "Hypothermie légère". Quand l'infirmière a annoncé "30o Celsius", Michel avait déjà préparé sa question ("Est-ce suffisant pour graduer?"), à laquelle il n'aura pour toute réponse qu'un branle-bas éloquent. Tous se précipitent. Solutés chauds dans les 2 bras. Moniteur cardiaque. Couverture chauffante. Et tout cela au pas de course. 

On lui expliquera plus tard que la température normale du corps humain est de 37.5o rectal. À 28o, il y a perte de conscience. À 25o, c'est l'arythmie ou l'arrêt cardiaque.

Ainsi, il est permis de croire qu'au moment d'être sorti de l'eau, sa température se situait certainement bien près du 28o. N'oublions pas qu'il avait connu la séquence de ± 1 heure d'hélico hyper chauffée, suivi de ± 15 minutes d'ambulance également hyper chauffée. Il y avait de quoi être ralenti, quand je l'ai découvert… Pourtant, son état de conscience se sera constamment maintenu. Il y aura eu tout au plus une période de perte de notion du temps, surtout probablement entre 4:00 et 6:00 heures. Ses principaux malaises se situeront au niveau des douleurs et des contractures musculaires, surtout aux jambes, lui imprimant pour 2 jours une démarche "en canard" (question de se déconditionner lentement…).

Je me suis amusé à situer 2 points sur une courbe de survie selon la température de l'eau (axe horizontal) et la durée d'immersion (axe vertical). Il y a la courbe moyenne: ainsi, pour une température de 13o, la survie moyenne sera de 4 heures maximum. Les "frileux" (fast coolers) périront avant (2 à 4 heures); les "chaleureux" (slow coolers), plus tardivement (5 à 11 heures).

La température du lac Brooch a été mesurée la semaine suivante: 13o Celsius (55.4o Fahrenheit). Alain, immergé pendant 3 heures, aurait pu périr (fast coolers). Michel, après 12 heures, aurait statistiquement mourir (en dehors des slow cooler). Nous éviterons toutefois de lui en faire reproche!

Voilà pourquoi nous avons tendance à parler de "Miracle au lac Brooch".

 

 

La récupération.

L'appareil n'était pas assuré pour les dommages à l'appareil. Seule une couverture responsabilité couvrait les dommages à autrui. Après quelque jours, Michel n'aura plus qu'une seule fixation: celle de retourner au plus tôt au lac Brooch en vue de retrouver et de récupérer son appareil.

Le moteur à lui seul (un HyCumming) vaut amplement les coûts à engager. Décrire en détail cette opération pourrait faire l'objet d'un autre article. Son entêtement maintenant légendaire (c'est sans doute la clé majeure de sa survie) le conduira là encore au succès: Sonar, repérage par les faibles émissions d'huile, grappin (Jigger), plongeurs, cordages, levage par chambre à air, traction jusqu'au camp, évacuation par hélicoptère.

En bout de piste, ce fut une perte globale. Le moteur à sa pleine chaleur n'a pas résisté au refroidissement subit: 3 des 4 cylindres seront irrémédiablement endommagés. Sous 95 pieds d'eau, tout le matériel électronique de navigation est totalement condamné. Même l'armature de bois de la cabine, constituée souvent de contreplaqué (on l'appelait "Plywood Express") aura subi des infiltrations importantes, entraînant des déformations dangereuses. La torsion de l'hélice la rendra totalement inutilisable. Une caméra 35 mm qu'il laissait constamment dans l'appareil sera déclarée perte totale. Seule une des deux flottes sera récupérable.

Épilogue

Nous avons tous quatre parlé et reparlé abondamment de cette aventure inouïe. En nous en sommes venus à la conclusion que les voyages de pêche avec Michel sont toujours pour le moins mémorables.

Michel rêve encore de posséder à nouveau un autre "oiseau". Récemment, il a visionné un film, "Seul au monde", relatant la survie d'un naufragé d'accident d'avion; il me racontait les émotions et les souvenirs qui ont refait surface.

Alain a mis du temps à se débarrasser de certains cauchemars. De plus, il a encore du mal à se familiariser avec deux choses en particulier, soit:

Jacques a connu une longue période où il faisait des cauchemars (sensiblement toujours le même rêve).

De mon coté, j'ai retenu de l'expérience qu'il faut toujours éviter de trop se laisser aller à nos perceptions et intuitions (ils sont sur l'autre lac, Michel est certainement mort, etc.). Nous avons également pu constater à quel point le vent peut éteindre le bruit de la voix.

Nous sommes retourné pêcher. Et nous continuons à y prendre un plaisir inégalé.

 

Michel et Alain 1 an plus tard.

 L'auteur, Jean-Marie, devant le lac Brooch.