Léopold Tremblay :
le conteur de l'île aux Coudres 1


Lorsqu'un homme avancé en âge s'éteint en Afrique, on dit à son sujet « que son village vient de perdre une bibliothèque » car le savoir dont il était le dépositaire est tout simplement irremplaçable. Je ne crois pas qu'il soit exagéré d'affirmer que l'île aux Coudres et le Québec tout entier viennent de perdre une « bibliothèque régionale » avec le décès, samedi le 3 mai 1997, tard dans la soirée, de Léopold « Ti-Paul » Tremblay, fils d'Alexis et de Marie Tremblay (de Saint-Placide), époux de Marie-Paule Dufour. Il nous a beaucoup légué, mais nous n'avons malheureusement pas tari « la source vive » de son savoir. Car Léopold appartenait à un type particulier de conteur, dont la verve était intarissable, l'ouverture d'esprit par rapport aux connaissances liées à la modernité surprenait et dont l'émerveillement devant les phénomènes les plus simples qui soient rappelait, à ceux qui venaient partager « ses souvenances », qu'il avait conservé une jeunesse de coeur et une vivacité d'esprit hors du commun. Ses concitoyens de l'île, par leur présence aux funérailles, dans une église remplie à pleine capacité, le curé de Saint-Bernard, dans son homélie empreinte d'une grande sensibilité, Pierre Perrault, dans le vibrant et poétique hommage qu'il lui a rendu, en son nom personnel mais aussi au nom de la communauté des cinéphiles et des nombreux parents et amis du regretté disparu venus témoigner leur indéfectible amitié à son endroit, tous, à leur manière, témoignaient le caractère d'exception de cette perte.

Léopold appartenait à une génération d'hommes, formés à la prière et au travail, aguerris à la variété des transformations techniques rapides nécessitant des capacités d'adaptation inusitées et grandis par l'assimilation totale de leurs expériences humaines cumulatives. Léopold, cependant, s'est singularisé parmi eux au-delà de toute comparaison. En effet, il excellait tout autant à reconstituer la société traditionnelle dans ses moindres détails (environnement naturel, techniques matérielles, organisation sociale, comportements et attitudes, systèmes de valeurs et de croyances, représentations sociales et rites coutumiers) qu'il impressionnait par sa capacité à analyser, à sa façon, le morcellement dans sa structure de la société technologique, comme la diversité de ses expressions. Il n'a pas bénéficié d'une haute scolarité, mais il était, par ailleurs, doué d'un sens aigu de l'observation, d'une capacité originale d'analyse des événements auxquels il avait participé et d'une mémoire prodigieuse, laquelle consignait tout aussi bien leurs contours majeurs, leurs contenus formels que leur symbolique. On retrouve, dans cette trilogie, si bien incarnée par Léopold et enjolivée d'un sens de l'humour bien campé, les ingrédients de base qui ont fait de lui le conteur qu'il est devenu pour les gens de l'île comme pour les étrangers. On le reconnaissait comme le spécialiste de la généalogie et du système de parenté de l'île aux Coudres. Aussi, à ce titre, sont venus l'interroger des hommes de science comme le Britannique Munroe et le Français Jacques Le Querrec ou encore des descendants des insulaires devenus citadins et des Franco-Américains ayant des racines à dépister et une généalogie à reconstituer.

Léopold s'est senti à l'aise dans tous les métiers. Certains de ceux-ci, selon les classifications en usage dans les sciences humaines, étaient caractérisés par une étiquette humble (débardeur, camionneur, commerçant, menuisier de talent et combien d'autres encore). Mais d'autres, par contre, démontraient qu'il était dans l'âme un chef de file. N'a-t-il pas été gérant de coopérative agricole, fondateur de caisse populaire et conseiller de sa municipalité? Il fut à l'origine de l'établissement de la paroisse de Saint-Bernard où il repose paisiblement, fondateur du Club de l'Âge d'or, initiateur de la « pêche à marsouins » pour les fins du film de Perreault et de Brault Pour la suite du Monde en 1960, un documentaire ethnocinématographique d'une coutume abandonnée depuis quarante ans. Dans l'exercice de chacun de ces métiers, comme dans la tenue de chacune de ces fonctions, il s'est donné corps et âme pour donner le meilleur de lui-même. Car, pour lui, la tenue de ces rôles - ceux qui étaient effacés comme ceux qui l'obligeaient à occuper l'avant-scène - était une occasion de rencontres, de prise de parole et d'établissement de nouvelles amitiés. De plus, c'était des engagements qui lui permettaient d'apprendre et d'approfondir un savoir à partager comme de développer pleinement ses diverses potentialités.

Léopold a raconté à des centaines de personnes ce qu'il savait et comprenait du présent comme du passé lointain, mais avec tout le respect dû à ceux dont il évoquait l'expérience de vie. Son plus grand désir était, vers la fin de sa vie surtout, de se remémorer toujours plus à fond, ses propres expériences et celles de ses prédécesseurs, afin qu'elles soient mieux connues dans leurs moindres détails et qu'elles ne s'estompent pas dans la nuit des temps. Son jeu « au naturel » dans Pour la suite du monde et Le Règne du jour nous a permis d'admirer sa spontanéité, de partager sa jovialité, de reconnaître son immense talent dans les relations interpersonnelles et surtout d'être ébloui par son parler pittoresque et par sa gestuelle qui dessinait, en gros plan, ses intuitions personnelles et sa visualisation sociale des choses. Ces films sont devenus des classiques de notre cinématographie et possèdent un caractère d'universalité grâce à leurs réalisateurs inspirés mais aussi grâce au jeu de personnages plus grands que nature, dont les paroles et les gestes sont gravés profondément dans notre mémoire collective.

J'ai travaillé avec Léopold dans le but d'approfondir mes propres racines charlevoisiennes et de mieux comprendre les données ethnographiques dont j'étais le dépositaire à la suite du décès de mon gendre Jacques Le Querrec, parti dans la fleur de l'âge. Ce dernier avait recueilli des données archivistiques et de nombreuses entrevues avec des informateurs-clés de l'île durant trois années dans le but de produire une thèse doctorale à la Sorbonne. Dans cette aventure scientifique, Léopold occupait une place unique, étant à la fois père-substitut, maître à penser et guide de tous les instants. J'ai voulu prendre la relève sans jamais être en mesure de terminer ce qui avait été si bien amorcé par suite d'engagements successifs nombreux. Nous nous étions entendus. Nous devions nous mettre à la tâche à l'été qui vient. Le destin en a décidé autrement.

J'ai perdu un de mes précieux assistants de recherche mais l'île aux Coudres, un personnage de grande envergure. Sa voix s'est éteinte, mais sa parole demeure, non seulement « par la magie du cinéma », comme l'affirmait Pierre Perreault dans son hommage, mais aussi par le biais d'une présence spirituelle qui m'habite, tout comme elle anime, j'en ai la certitude, ceux et celles qui l'ont côtoyé et aimé. Il laisse pour pleurer sa perte une grande et belle famille d'origine, mais aussi sa famille charlevoisienne (en particulier, L'Association des Tremblay d'Amérique dont il était un membre actif et dévoué), sa famille québécoise d'expression française à laquelle il était si profondément attachée et quelques amis de France. Il ne nous a pas laissé de message explicite car il savait que ce n'était point nécessaire. Son testament était déjà inscrit, par sa parole, dans un temps continu, au coeur duquel les cycles saisonniers n'existent plus.

Marc-Adélard Tremblay
matremgt@globetrotter.net



Filmographie de Léopold Tremblay :

Pour la suite du monde (1963)
Le Règne du jour (1967)
Le Beau Plaisir (1968)
Les Voitures d'eau (1968)
Un pays sans bon sens! (1970)
La Grande Allure (1re partie) (1985)
La Grande Allure (2e partie) (1985)


1.  Ce texte a été préalablement ublié en juillet 1997 dans La Tremblaie, le bulletin de l'Association des Tremblay d'Amérique.


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