Après que la tempête de verglas eût durement frappé la communauté de Lacolle, la plongeant dans le froid et la noirceur, et qu'au surplus elle eût enrayé pratiquement tout réseau de communication avec le monde extérieur, vendredi soir, le 16 janvier 1998, à l'Hôtel-Dieu de Montréal, loin de son foyer et des siens, mon frère Lionel, sans crier gare, s'est éteint soudainement. Lionel laisse dans la peine une épouse particulièrement éprouvée, car elle vient de perdre son fils Mario il y a deux mois à peine. Elle se trouve maintenant plus esseulée après le décès de son époux qu'elle admirait et aimait tellement. Lionel lui rendait bien l'estime et l'amour qu'elle lui témoignait et j'ai la certitude qu'il la protégera d'une manière toute spéciale durant les semaines et les années à venir. Il nourrira les mêmes attentions pour ses fils Jean-Sébastien, Luc et Jean-Pierre : son soutien les aidera à traverser cette difficile épreuve et à se réaliser pleinement. En nous quittant, Lionel nous a confié un héritage inaliénable qui transcende toutes les valeurs matérielles de ce monde, en ce sens qu'il se loge dans l'intimité de nos esprits et de nos coeurs. Les souvenirs qu'il nous laisse seront pour nous tous une source intarissable d'inspiration. Car sa vie en fut une de dévouement sans réserve pour les autres dans l'exercice de sa profession médicale durant près de cinquante ans. Cette profession était pour lui une véritable vocation. En plus de « perméabiliser » l'entièreté de son être, elle se traduisait surtout par le don de lui-même à tous celles et ceux à qui il a prodigué des soins de santé avec une grande compétence, une responsabilité à la mesure de ses talents et une disponibilité de tous les instants. À combien de personnes il a restauré la santé, le sourire et le goût de vivre! Il était très discret sur ses talents et ses réussites exceptionnelles, même si ses intimes n'ignoraient pas que des milliers de personnes ont bénéficié de son savoir-faire. Comme nous le demande Celui qui nous a donné le Souffle de la vie, il a bien réussi à faire fructifier les nombreux talents qu'il a reçus à sa naissance. Lionel était aussi un homme attachant par l'éventail de ses qualités personnelles. Doué d'une intelligence exceptionnelle, qui l'a si bien servi durant ses études, mais aussi tout au long de sa carrière, il a su la mettre au service de la communauté, sans s'attendre que les autres puissent lui rendre les mêmes avantages en retour. On ne sera pas surpris de m'entendre dire qu'il avait un coeur en or. Lionel était un homme qui était à l'écoute des problèmes des autres et savait, par sa sensibilité, sa bonté et sa douceur, les réconforter dans leurs malheurs. Il aimait aussi beaucoup échanger et partager ses connaissances. Il aimait encore rire pour se détendre et son sens de l'humour pouvait dérider les plus sérieux d'entre nous, car il savait, mieux que quiconque, dépister les travers des hommes, le ridicule des situations. Il a su, durant ses loisirs (c'était un « mordu » de l'émission « Des chiffres et des lettres »), nourrir son esprit de lectures et, par ce biais, enrichir ses connaissances et élargir sa culture. De plus, il savait s'émerveiller devant toutes les beautés de la création. Il pouvait trouver dans la nature, en plus d'un refuge, un lieu de réflexion sur le sens de la vie et la nature des événements personnels comme collectifs, heureux ou malheureux, qui accompagnent toute vie. Les synthèses qu'il dégageait de ses observations, les jugements qu'il portait sur les événements comportaient toujours des enseignements utiles à ceux à qui il les confiaient. Les conversations que j'ai tenues avec lui à l'occasion de son premier séjour à l'hôpital m'ont édifié et instruit sur ces questions, moi qui pourtant consacre ma vie à l'étude de la société et de ses transformations! Un des témoignages les plus vibrants que le Dr Lionel nous ait laissé se rapporte à la valeur du travail, non pas seulement pour satisfaire aux besoins matériels de sa famille ou encore pour permettre la réalisation de leurs aspirations les plus précieuses, mais aussi et surtout comme valeur en soi, comme source indispensable de vie, comme moyen d'accomplissement et de dépassement personnels. Mon frère était un croyant. Cette espérance transparaissait dans ses actes de tous les jours. Durant la maladie, qui l'a tenu à l'écart de son lieu habituel de travail comme anesthésiste, il a démontré un courage et une détermination exemplaires, nous laissant croire qu'il survivrait à cette épreuve. Il disposait d'un moral qui trahissait la richesse de sa vie intérieure. Il a surpris ses médecins traitants par ses attitudes extrêmement positives devant sa situation d'infortune et il était prêt à tous les sacrifices pour continuer à servir, pour demeurer parmi nous. Il a subi des traitements de chimiothérapie, que tous ceux que je connais définissent comme pénibles et débilitants, et pourtant Lionel a tenu à continuer ses fonctions d'anesthésiste comme si de rien n'était. Nous le savons mieux aujourd'hui : c'était à un moment où il était gravement atteint. Son sens de la responsabilité et son désir de vaincre sa maladie à tout prix et de demeurer auprès des siens sont un vibrant témoignage à la vie dans ce qu'elle a de plus beau, de plus grand et de plus exaltant. Je crois qu'il est encore nécessaire d'affirmer que son passage parmi nous laisse des traces indélébiles. Les services qu'il a rendus ne se sont pas tombés sur des terrains incultes. Ils ont plutôt ensemencé des terres fertiles qui produiront de magnifiques fruits. Aussi, mon cher Lionel, je sens le besoin de te dire combien nous te sommes redevables, combien nous avons apprécié ton écoute et ta grande bonté de coeur, combien tu nous as marqués, combien nous t'aimons, combien tu nous manques déjà. Merci du fond du coeur pour ce que tu as été pour nous tous et pour ce que tu nous a permis de devenir, c'est-à-dire des femmes et des hommes meilleurs. Quand, en le visitant à l'hôpital, je lui ai confié toute l'importance qu'il représentait pour moi et pour ses proches, il a manifesté une très grande surprise! Cette réaction est révélatrice de son humilité et d'une méconnaissance de ses qualités. Il y aurait encore beaucoup à relater sur le profond attachement qu'il avait envers les siens, sur ses nombreuses qualités d'homme, ou encore sur les projets familiaux qu'il entretenait. C'est partie remise, car il nous faut maintenant nous recueillir pour mieux l'accompagner dans son passage vers d'autres lieux.
Marc-Adélard Tremblay
1. D'après le texte lu le 20 janvier 1998 au Salon Oligny de Saint-Jean-sur-le-Richelieu.
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