Paul Charest et les études
sur la Côte-Nord


Bien que Paul Charest ne prenne pas encore sa retraite, je voudrais vous entretenir brièvement, à l'occasion du lancement de sa vidéocassette, du rôle majeur qu'il a joué au Département d'anthropologie ainsi que de son engagement dans la vaste entreprise de recherche appelée « L'ethnographie de la Côte-Nord du Saint-Laurent ». Cette recherche régionale s'est échelonnée sur une période de dix ans (1965-1975). À ma connaissance, il n'y a pas existé ailleurs au Québec ou au Canada à l'époque à laquelle je réfère, un Projet de recherche qui se soit échelonné sur une aussi longue période, sachant qu'il était subventionné sur une base annuelle. J'en fus l'initiateur, mais je dois vous avouer, d'entrée de jeu, que sans la présence de Paul, il eût été difficile de l'amorcer et encore plus difficile d'en assurer la continuité sur une période de dix années. Avant d'expliciter les contributions particulières de Paul, j'aimerais rappeler que tous les projets de recherche existant à l'Option anthropologie avant 1970 et tout particulièrement celui de la Côte-Nord du Saint-Laurent ont exercé une fonction déterminante auprès des instances décisionnelles dans l'établissement d'un département d'anthropologie à ce moment-là.

Avant de continuer sur le même sujet, laissez-moi féliciter Paul pour la qualité de l'entretien que nous avons visionné à la cinémathèque. Il a clairement démontré qu'il était un homme de terrain et un homme d'écriture, mais aussi un homme qui a su à la fois bien encadrer les étudiants dans leur apprentissage professionnel et aider au meilleur de ses connaissances tous les groupes auprès desquels il a oeuvré, qu'il s'agisse de ses études africaines, de ses travaux amérindianistes ou encore de ses analyses nord-côtières. Dans cette aventure, il a toujours pu compter sur la présence avec lui sur le terrain et sur l'appui indéfectible de sa compagne de vie Andrée.

Mes félicitations s'adressent également à celles et ceux qui ont imaginé et réalisé sur vidéocassette la série « Portraits d'anthropologues québécois » dans des conditions pas toujours faciles. J'espère que les autres collègues du département se prêteront, eux aussi, le temps venu, à établir leur profil de carrière afin que nous ayons disponible la reconstruction historique, par les acteurs concernés, d'un segment d'importance de l'histoire de l'anthropologie au Québec, enrichissant d'autant nos connaissances sur les expérience de vie des universitaires dans la société québécoise.

Je profite du lancement de la vidéocassette de Paul Charest pour parler de « L'Ethnographie de la Côte-Nord du Saint-Laurent ». Ainsi, je serai en mesure de rappeler la fonction primordiale de cette recherche disciplinaire, relative à l'impact de l'avancement technologique sur l'évolution de petites communautés nord-côtières, dans l'apprentissage des étudiants à la recherche ethnologique et pour préciser le rôle particulier de Paul dans le succès de cette aventure scientifique à caractère novateur.

Je suis venu au Département de sociologie de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval en 1956. Dès mon arrivée, jusqu'en 1966, j'ai été engagé dans des études à caractère multidisciplinaire en compagnie de sociologues, d'économistes et de spécialistes des relations industrielles. Mais, ce faisant, tout intéressantes que fussent ces études auxquelles participaient des collègues de différents départements de la Faculté, je m'interrogeais sur l'avenir de l'anthropologie, en tant que discipline autonome, à l'Université Laval. Un premier pas avait été franchi en 1960, après que l'Université de Montréal eût établi un Département d'anthropologie selon une définition boasienne, par la transformation du Département de sociologie en Département de sociologie et d'anthropologie, mais selon une conception de cette dernière qui s'apparentait à « l'École française de sociologie ». Peu après cette transformation structurale, deux collègues (Albert Doutreloux, africaniste et Nancy Schmitz, ethnologue) furent embauchés pour suppléer aux enseignements des professeurs-invités au programme spécialisé d'anthropologie. Ce programme, après une Propédeutique aux autres disciplines sociales, s'échelonnait sur deux ans, au terme desquels le candidat d'anthropologie produisait une thèse à caractère empirique en vue d'obtenir une maîtrise ès arts.

À cette époque, comme aujourd'hui d'ailleurs, la maîtrise représentait la formation et l'expérience minimales nécessaires pour qu'un diplômé puisse se considérer comme anthropologue. Dès 1960, cinq étudiants avaient opté pour une spécialisation anthropologique qu'ils parachevèrent en 1963. Mais il faudra attendre une couple d'années pour qu'un autre groupe d'importance s'inscrive à une spécialisation anthropologique. C'est alors que je songeai à obtenir des fonds de recherche pour amorcer une étude anthropologique qui permettrait à quelques étudiants inscrits en anthropologie d'aller sur le terrain afin de recueillir les matériaux nécessaires devant servir à la rédaction d'une thèse sur un sujet de leur choix, mais devant contribuer à une connaissance détaillée de l'aire territoriale sous examen.

Le premier terrain débuta en 1965, à la suite de l'obtention de Fonds en provenance du Centre d'études nordiques de l'Université Laval, où je siégeais au conseil d'administration. Durant les années suivantes c'est d'abord Le Conseil des Arts du Canada, puis le Conseil des recherches en sciences humaines du Canada qui ont défrayé le coûts annuels de chaque étude entreprise. Paul Charest qui venait d'obtenir sa maîtrise en anthropologie et Yvan Breton - les deux pionniers de l'étude - se rendirent cet été-là sur la Basse-Côte-Nord, le premier pour étudier le village de Saint-Augustin et le second, celui de Blanc-Sablon. Paul Charest devint directeur des travaux sur le terrain. Je n'étais pas en mesure d'assumer cette fonction puisque j'étais engagé, comme directeur-associé d'une Commission d'enquête sur les Indiens contemporains du Canada (à laquelle d'ailleurs Paul participera à un moment donné). Les travaux de cette Commission se termineront en 1967 par la production d'un volumineux rapport qui demeura malheureusement sur les tablettes!

Par suite de cet engagement, qui m'obligeait d'effectuer des travaux de terrain sur les réserves indiennes, ma direction de l'étude sur la Côte-Nord s'effectuait à distance, mais selon des critères rigoureux d'encadrement que je définirai dans quelques instants. Paul Charest est devenu, dès 1970, alors qu'il était jeune professeur au tout nouveau département d'anthropologie, le codirecteur de l'étude. En tant que tel, je le réitère, il a joué un rôle déterminant dans la continuation des travaux, dans l'encadrement des étudiants et dans l'administration du Projet. Le temps ne me permets pas d'entrer dans tous les détails de sa contribution. Je tiens, en mon nom personnel, mais aussi au nom des quelques 40 étudiants qui ont participé à cette étude qui a nécessité près de 400 000 $ de subventions, à lui exprimer ma plus profonde gratitude pour ce soutien continu que fut le sien, d'abord jusqu'en 1975, moment de la fin des travaux amorcés en 1965 et jusqu'à aujourd'hui, en tant que responsable de l'immense fichier nord-côtier qui sert encore à la consultation, à la fois par les étudiants et par des gens de l'extérieur.

En terminant, j'aimerais prendre quelques minutes en vue de tracer un profil des principales caractéristiques de ce vaste projet de recherche.

  1. C'est une recherche qui s'est poursuivie sur une période de dix ans qui a permis la production d'au moins une douzaine de thèses (je n'ai pas eu le temps d'en faire le compte exact).

  2. C'est un projet de recherche qui est conçu en fonction d'un apprentissage hâtif des étudiants à la recherche d'observation. Il se veut un laboratoire de recherche à la ressemblance des laboratoires en sciences naturelles et expérimentales.

  3. Il a servi à l'apprentissage « de terrain » d'une quarantaine d'étudiants.

  4. Ce terrain hâtif se produit dès la première année d'inscription en anthropologie.

  5. Les étudiants sont soumis à un encadrement rigoureux, comme je l'affirmais plus tôt. Il doivent tenir un journal de bord de l'ensemble de leurs activités de la journée. Ils doivent rédiger des notes de terrain de leurs entrevues et de leurs observations qu'ils doivent codifier et envoyer au Laboratoire d'anthropologie à chaque semaine. De cette manière, je suis en mesure de suivre le déroulement de leurs travaux. À leur retour du terrain, ils doivent participer à des réunions bimensuelles de l'équipe des chercheurs en vue de discuter des résultats de leurs travaux et de recevoir les observations et les critiques des autres participants. Ils doivent aussi produire un rapport de leurs travaux de terrain et présenter devant les autres membres leur « Projet de thèse de maîtrise ».

  6. Toutes les notes de terrain doivent être codifiées et reproduites afin d'être intégrées dans un fichier central. Après dix années de travaux, celui-ci occupait un espace important du Laboratoire d'anthropologie.

  7. À chaque année l'équipe devait produire un rapport annuel qui accompagnait habituellement la demande de subvention pour l'année suivante.

Comme je l'affirmais au début, c'est la première équipe à se faire financer sur une période de dix ans par un organisme de financement canadien.

Voilà, en capsule, pour ainsi dire, le contexte dans lequel Paul Charest a oeuvré durant ces dix années tout en effectuant d'autres études d'importance en Afrique et ailleurs. Sa participation à la construction d'une tradition anthropologique d'ici m'a influencé dans la poursuite de ma carrière. J'ai la certitude qu'elle n'a pas manqué d'en influencer plusieurs autres.

Marc-Adélard Tremblay
matremgt@globetrotter.net
Sainte-Foy, salle du conseil de la Faculté des sciences sociales
Le 18 novembre 1998


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