L'héritage humaniste du père Lévesque
Le missionnaire est demeuré un phare pour le Québec1


Le Québec vient de perdre, en la personne du père Georges-Henri Lévesque, probablement le Québécois le plus éminent du XXe siècle dans le domaine des sciences sociales et humaines ainsi que dans celui de l'action sociale. Ce grand humaniste s'est démarqué par l'ensemble des réformes sociales qu'il a prônées et réalisées. Elles sont nombreuses, mais permettez-moi d'en nommer quelques-unes parmi les plus importantes.

Il a été un éducateur au sens large de la notion, doué qu'il était d'un talent exceptionnel pour la communication et la conviction. Pour lui, l'éducation n'était pas seulement un enrichissement de l'esprit. C'était aussi la formation du coeur et du jugement ainsi que l'inculcation de valeurs fondamentales et des normes de l'éthique du comportement individuel comme collectif.

Il fut un innovateur dont les actions ont été couronnées de succès parce qu'elles reposaient sur des principes directeurs solides. Il n'a pas craint de professer des valeurs qui allaient à l'encontre de celles de l'autoritarisme de l'État et de l'Église du temps. Il a prêché, sur tous les fronts, la liberté de pensée, de parole et d'action. Il a professé l'importance d'étudier d'une manière empirique les faits de réalité, afin que les individus et les chefs de file se forment un jugement sur leur valeur et leur vérité. Il a préconisé, avec succès, la déconfessionnalisation des syndicats, des caisses populaires, des coopératives et des mouvements sociaux. Il a démontré la nécessité d'une plus grande justice sociale et d'une meilleure redistribution des richesses. Il a exprimé sur tous les tons l'importance de rendre l'instruction accessible à tous, peu importe le statut économique des individus. Ses talents d'innovateur se sont encore exprimés par la fondation d'une école des sciences sociales à l'Université Laval en 1938, par la redéfinition de la mission de la Maison Montmorency en vue de la rendre accessible à tous les groupes de pensée et de discussion alors qu'il en était devenu le directeur et, enfin, par la création de l'Université du Rwanda. Il a été à l'origine de l'éducation à distance et de la mise à jour des connaissances des individus par le vaste programme d'éducation populaire qu'il a établi aux débuts de L'École des sciences sociales.

Le père Lévesque fut aussi un orateur hors pair. Ce talent lui a permis d'être un motivateur pour tous ceux qu'il a formés ou qui ont eu la chance d'entendre ses conférences, de même qu'un mobilisateur d'une action sociale inspirée par les encycliques sociales de l'Église. Ces doctrines, il les reformulait pour qu'elles soient en étroite harmonie avec les conditions historiques, économiques et sociales d'un Québec en pleine mutation. Il aura combattu avec constance les idéologies du temps et les diktats des groupes en position de pouvoir. Il a professé dans ses cours « Morale et technique de l'action » ainsi que « Philosophie sociale et politique » des principes fondateurs basés sur la solidarité sociale, la justice distributive, la responsabilisation sociale des élites politiques et économiques vis-à-vis les groupes défavorisés.

De plus, il a été un visionnaire par la formation d'une nouvelle élite dans le domaine des sciences sociales et humaines avec l'aide de ses premiers étudiants. Ainsi, il aura créé les conditions nécessaires à une révolution sociale du Québec, sans effusion de sang. Cette transformation sociale aura assuré une démocratie plus saine et plus juste, favorisé la démocratisation de l'instruction et mis en relief la nécessité de la compétence professionnelle de l'individu dans son champ d'action. En accèdant à des postes de direction, l'individu pourrait ainsi contribuer plus activement à l'évolution sociale et économique du Québec. Le père Lévesque a été absent du Québec durant sa période africaine sans pour autant perdre contact avec les siens. C'est ce qui lui aura permis de demeurer un phare, depuis les débuts de sa carrière publique jusqu'à aujourd'hui, sans perdre de son éclat. Bien au contraire, avec le temps, cette lumière s'est intensifiée et a élargi son aire de rayonnement.

ll laisse à ses héritiers que nous sommes un devoir de mémoire. Il nous laisse aussi avec des responsabilités que nous devrons assumer plus pleinement encore afin que son héritage ne s'effrite pas au fil des ans, au gré de l'avancement technologique, sous le poids de la déshumanisation des rapports institutionnels ou encore par des soucis personnels dissociés du bien commun.

Marc-Adélard Tremblay
Sainte-Foy, le 17 janvier 2000
(Publiée dans Le Devoir, 22-23janvier 2000}

matremgt@globetrotter.net



1.  Titre donné par la rédaction du journal Le Devoir. La lettre a été publiée, en page A 13 de la section Idées, dans Le Devoir du samedi 22 et dimanche 23 janvier 2000.


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