VICTOR HUGO

LES CHÂTIMENTS

LIVRE CINQUIÈME

L’AUTORITÉ EST SACRÉE

I

LE SACRE

SUR L'AIR DE MALBROUCK

Dans l'affreux cimetière,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Dans l'affreux cimetière

Frémit le nénuphar.

5 Castaing lève sa pierre,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Castaing lève sa pierre

Dans l'herbe de Clamar,

Et crie et vocifère,

10 Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Et crie et vocifère :

Je veux être césar !

Cartouche en son suaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

15 Cartouche en son suaire

S'écrie ensanglanté

- Je veux aller sur terre,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Je veux aller sur terre

20 Pour être majesté !

Mingrat monte à sa chaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Mingrat monte à sa chaire,

Et dit, sonnant le glas :

25 - Je veux, dans l'ombre où j'erre,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Je veux, dans l'ombre où j'erre

Avec mon coutelas,

Etre appelé : mon frère,

30 Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Etre appelé : mon frère,

Par le czar Nicolas !

Poulmann, dans l'ossuaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

35 Poulmann dans l'ossuaire

S'éveillant en fureur,

Dit à Mandrin : - Compère,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Dit à Mandrin : - Compère,

40 Je veux être empereur !

- Je veux, dit Lacenaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Je veux, dit Lacenaire,

Etre empereur et roi !

45 Et Soufflard déblatère,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Et Soufflard déblatère,

Hurlant comme un beffroi :

- Au lieu de cette bière,

50 Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Au lieu de cette bière,

Je veux le Louvre, moi

Ainsi, dans leur poussière,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

55 Ainsi, dans leur poussière,

Parlent les chenapans.

- Çà, dit Robert Macaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

- çà, dit Robert Macaire,

60 Pourquoi ces cris de paons ?

Pourquoi cette colère ?

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Pourquoi cette colère ?

Ne sommes-nous pas rois ?

65 Regardez, le saint-père,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Regardez, le saint-père,

Portant sa grande croix,

Nous sacre tous ensemble,

70 Ô misère, ô douleur, Paris tremble !

Nous sacre tous ensemble

Dans Napoléon trois !

17 janvier.

II

CHANSON

Un jour, Dieu sur sa table

Jouait avec le diable

Du genre humain haï.

Chacun tenait sa carte

5 L'un jouait Bonaparte,

Et l'autre Mastaï.

Un pauvre abbé bien mince !

Un méchant petit prince,

Polisson hasardeux !

10 Quel enjeu pitoyable !

Dieu fit tant que le diable

Les gagna tous les deux.

« Prends ! cria Dieu le père,

Tu ne sauras qu'en faire ! »

15 Le diable dit ! « Erreur ! »

Et, ricanant sous cape,

Il fit de l'un un pape,

De l'autre un empereur.

1er mars 1853. Jersey.

III

LE MANTEAU IMPÉRIAL

Oh ! vous dont le travail est joie,

Vous qui n'avez pas d'autre proie

Que les parfums, souffles du ciel,

Vous qui fuyez quand vient décembre,

5 Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre

Pour donner aux hommes le miel,

Chastes buveuses de rosée,

Qui, pareilles à l'épousée,

Visitez le lys du coteau,

10 Ô soeurs des corolles vermeilles,

Filles de la lumière, abeilles,

Envolez-vous de ce manteau !

Ruez-vous sur l'homme, guerrières !

Ô généreuses ouvrières,

15 Vous le devoir, vous la vertu,

Ailes d'or et flèches de flamme,

Tourbillonnez sur cet infâme !

Dites-lui : « Pour qui nous prends-tu ?

» Maudit ! nous sommes les abeilles !

20 Des chalets ombragés de treilles

Notre ruche orne le fronton ;

Nous volons, dans l'azur écloses,

Sur la bouche ouverte des roses

Et sur les lèvres de Platon.

25 » Ce qui sort de la fange y rentre.

Va trouver Tibère en son antre,

Et Charles neuf sur son balcon.

Va ! sur ta pourpre il faut qu'on mette,

Non les abeilles de l'Hymette,

30 Mais l'essaim noir de Montfaucon !»

Et percez-le toutes ensemble,

Faites honte au peuple qui tremble,

Aveuglez l'immonde trompeur,

Acharnez-vous sur lui, farouches,

35 Et qu'il soit chassé par les mouches

Puisque les hommes en ont peur !

 

IV

TOUT S'EN VA

LA RAISON

Moi, je me sauve.

LE DROIT

Adieu ! je m'en vais.

L'HONNEUR

Je m'exile.

ALCESTE

Je vais chez les hurons leur demander asile.

LA CHANSON

J'émigre. Je ne puis souffler mot, s'il vous plaît,

Dire un refrain sans être empoignée ait collet

5 Par les sergents de ville, affreux drôles livides.

UNE PLUME

Personne n'écrit plus ; les encriers sont vides.

On dirait d'un pays mogol, russe ou persan.

Nous n'avons plus ici que faire ; allons-nous-en,

Mes soeurs, je quitte l'homme et je retourne aux oies.

LA PITIÉ

10 Je pars. Vainqueurs sanglants, je vous laisse à vos joies.

Je vole vers Cayenne où j'entends de grands cris.

LA MARSEILLAISE

J'ouvre mon aile, et vais rejoindre les proscrits.

LA POÉSIE

Oh ! je pars avec toi, pitié, puisque tu saignes !

 

L'AIGLE

Quel est ce perroquet qu'on met sur vos enseignes,

15 Français ? de quel égout sort cette bête-là ?

Aigle selon Cartouche et selon Loyola,

Il a du sang au bec, français ; mais c'est le vôtre.

Je regagne les monts. Je ne vais qu'avec l'autre.

Les rois à ce félon peuvent dire : merci ;

20 Moi, je ne connais pas ce Bonaparte-ci !

Sénateurs ! courtisans ! je rentre aux solitudes !

Vivez dans le cloaque et dans les turpitudes,

Soyez vils, vautrez-vous sous les cieux rayonnants !

LA FOUDRE

Je remonte avec l'aigle aux nuages tonnants.

25 L'heure ne peut tarder. Je vais attendre un ordre.

UNE LIME

Puisqu'il n'est plus permis qu'aux vipères de mordre,

Je pars, je vais couper les fers dans les pontons.

LES CHIENS

Nous sommes remplacés par les préfets ; partons.

LA CONCORDE

Je m'éloigne. La haine est dans les coeurs sinistres.

LA PENSÉE

30 On n'échappe aux fripons que pour choir dans les cuistres.

Il semble que tout meure et que de grands ciseaux

Vont jusque dans les cieux couper l'aile aux oiseaux.

Toute clarté s'éteint sous cet homme funeste.

Ô France ! je m'enfuis et je pleure.

LE MÉPRIS

Je reste.

24 novembre. Jersey.

V

Ô drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire !

Puissance, liberté, vieil honneur militaire,

Principes, droits, pensée, ils font en ce moment

De toute cette gloire un vaste abaissement.

5 Toute leur confiance est dans leur petitesse.

Ils disent, se sentant d'une chétive espèce :

-Bah ! nous ne pesons rien ! régnons.- Les nobles coeurs !

Ils ne savent donc pas, ces pauvres nains vainqueurs,

Sautés sur le pavois du fond d'une caverne,

10 Que lorsque c'est un peuple illustre qu'on gouverne,

Un peuple en qui l'honneur résonne et retentit,

On est d'autant plus lourd que l'on est plus petit !

Est-ce qu'ils vont changer, est-ce là notre compte ?

Ce pays de lumière en un pays de honte ?

15 Il est dur de penser, c'est un souci profond,

Qu'ils froissent dans les coeurs, sans savoir ce qu'ils font,

Les instincts les plus fiers et les plus vénérables.

Ah ! ces hommes maudits, ces hommes misérables

Eveilleront enfin quelque rébellion

20 A force de courber la tête du lion !

La bête est étendue à terre, et fatiguée

Elle sommeille, au fond de l'ombre reléguée ;

Le mufle fauve et roux ne bouge pas, d'accord ;

C'est vrai, la patte énorme et monstrueuse dort ;

25 Mais on l'excite assez pour que la griffe sorte.

J'estime qu'ils ont tort de jouer de la sorte.

Novembre. Jersey.

VI

On est Tibère, on est Judas, on est Dracon ;

Et l'on a Lambessa, n'ayant plus Montfaucon.

On forge pour le peuple une chaîne ; on enferme,

On exile, on proscrit le penseur libre et ferme ;

5 Tout succombe. On comprime élans, espoirs, regrets,

La liberté, le droit, l'avenir, le progrès,

Comme faisait Séjan, comme fit Louis onze,

Avec des lois de fer et des juges de bronze.

Puis, - c'est bien, - on s'endort, et le maître joyeux

10 Dit : l'homme n'a plus d'âme et le ciel n'a plus d'yeux.-

Ô rêve des tyrans ! l'heure fuit, le temps marche,

Le grain croît dans la terre et l'eau coule sous l'arche.

Un jour vient où ces lois de silence et de mort

Se rompant tout à coup, comme, sous un effort,

15 Se rouvrent à grand bruit des portes mal fermées,

Emplissent la cité de torches enflammées.

17 janvier 1853.

VII

LES GRANDS CORPS DE L'ÉTAT

Ces hommes passeront comme un ver sur le sable.

Qu'est-ce que tu ferais de leur sang méprisable ?

Le dégoût rend clément.

Retenons la colère âpre, ardente, électrique.

5 Peuple, si tu m'en crois, tu prendras une trique

Au jour du châtiment.

Ô de Soulouque-deux burlesque cantonade !

Ô ducs de Trou-Bonbon, marquis de Cassonade,

Souteneurs du larron,

10 Vous dont la poésie, ou sublime ou mordante,

Ne sait que faire, gueux, trop grotesques pour Dante,

Trop sanglants pour Scarron,

Ô jongleurs, noirs par l'âme et par la servitude,

Vous vous imaginez un lendemain trop rude,

15 Vous êtes trop tremblants,

Vous croyez qu'on en veut, dans l'exil où nous sommes,

A cette peau qui fait qu'on vous prend pour des hommes ;

Calmez-vous, nègres blancs !

Cambyse, j'en conviens, eût eu ce coeur de roche

20 De faire asseoir Troplong sur la peau de Baroche

Au bout d'un temps peu long,

Il eût crié : Cet autre est pire. Qu'on l'étrangle !

Et, j'en conviens encore, eût fait asseoir Delangle

Sur la peau de Troplong.

25 Cambyse était stupide et digne d'être auguste ;

Comme s'il suffisait pour qu'un être soit juste,

Sans vices, sans orgueil,

Pour qu'il ne soit pas traître à la loi, ni transfuge,

Que d'une peau de tigre ou d'une peau de juge

30 On lui fasse un fauteuil !

Toi, peuple, tu diras : - Ces hommes se ressemblent.

Voyons les mains. - Et tous trembleront comme tremblent

Les loups pris aux filets.

- Bon. Les uns ont du sang, qu'au bagne on les écroue,

35 A la chaîne ! Mais ceux qui n'ont que de la boue,

Tu leur diras : - Valets !

La loi râlait, ayant en vain crié : main-forte !

Vous avez partagé les habits de la morte.

Par César achetés,

40 De tous nos droits livrés vous avez fait des ventes ;

Toutes ses trahisons ont trouvé pour servantes

Toutes vos lâchetés !

Allez, fuyez, vivez ! pourvu que, mauvais prêtre,

Mauvais juge, on vous voie en vos trous disparaître,

45 Rampant sur vos genoux,

Et qu'il ne reste rien, sous les cieux que Dieu dore,

Sous le splendide azur où se lève l'aurore,

Rien de pareil à vous !

Vivez, si vous pouvez ! l'opprobre est votre asile.

50 Vous aurez à jamais, toi, cardinal Basile,

Toi, sénateur Crispin,

De quoi boire et manger dans vos fuites lointaines,

Si le mépris se boit comme l'eau des fontaines,

Si la honte est du pain ! -

55 Peuple, alors nous prendrons au collet tous ces drôles,

Et tu les jetteras dehors par les épaules

A grands coups de bâton ;

Et dans le Luxembourg, blancs sous les branches d'arbre,

Vous nous approuverez de vos têtes de marbre,

60 Ô Lycurgue, ô Caton !

Citoyens ! le néant pour ces laquais se rouvre

Qu'importe, ô citoyens ! l'abjection les couvre

De son manteau de plomb.

Qu'importe que, le soir, un passant solitaire,

65 Voyant un récureur d'égouts sortir de terre,

Dise : Tiens ! c'est Troplong !

Qu'importe que Rouher sur le Pont-Neuf se carre,

Que Baroche et Delangle, en quittant leur simarre,

Prennent des tabliers,

70 Qu'ils s'offrent pour trois sous, oubliés quoique infâmes,

Et qu'ils aillent, après avoir sali leurs âmes,

Nettoyer vos souliers !

23 novembre. Jersey.

VIII

Le Progrès calme et fort, et toujours innocent,

Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.

Il règne, conquérant désarmé ; quoi qu'on fasse,

De la hache et du glaive il détourne sa face,

5 Car le doigt éternel écrit dans le ciel bleu

Que la terre est à l'homme et que l'homme est à Dieu ;

Car la force invincible est la force impalpable. -

Peuple, jamais de sang ! - Vertueux ou coupable,

Le sang qu'on a versé monte des mains au front.

10 Quand sur une mémoire, indélébile affront,

Il jaillit, plus d'espoir ; cette fatale goutte

Finit par la couvrir et la dévorer toute ;

Il n'est pas dans l'histoire une tache de sang

Qui sur les noirs bourreaux n'aille s'élargissant.

15 Sachons-le bien, la honte est la meilleure tombe.

Le même homme sur qui son crime enfin retombe

Sort sanglant du sépulcre et fangeux du mépris.

Le bagne dédaigneux sur les coquins flétris

Se ferme, et tout est dit ; l'obscur tombeau se rouvre.

20 Qu'on le fasse profond et muré, qu'on le couvre

D'une dalle de marbre et d'un plafond massif,

Quand vous avez fini, le fantôme pensif

Lève du front la pierre et lentement se dresse.

Mettez sur ce tombeau toute une forteresse,

25 Tout un mont de granit, impénétrable et sourd,

Le fantôme est plus fort que le granit n'est lourd.

Il soulève ce mont comme une feuille morte.

Le voici, regardez, il sort ; il faut qu'il sorte,

Il faut qu'il aille et marche et traîne son linceul

30 Il surgit devant vous dès que vous êtes seul ;

Il dit : c'est moi ; tout vent qui souffle vous l'apporte ;

La nuit, vous l'entendez qui frappe à votre porte.

Les exterminateurs, avec ou sans le droit,

Je les hais, mais surtout je les plains. On les voit,

35 A travers l'âpre histoire où le vrai seul demeure,

Pour s'être délivrés de leurs rivaux d'une heure,

D'ennemis innocents, ou même criminels,

Fuir dans l'ombre entourés de spectres éternels.

25 mars 1853. Jersey.

IX

LE CHANT DE CEUX

QUI S'EN VONT SUR MER

AIR BRETON

Adieu, patrie !

L'onde est en furie.

Adieu, patrie !

Azur !

5 Adieu, maison, treille au fruit mûr,

Adieu, les fleurs d'or du vieux mur !

Adieu, patrie !

Ciel, forêt, prairie !

Adieu, patrie,

10 Azur !

Adieu, patrie !

L'onde est en furie.

Adieu, patrie,

Azur !

15 Adieu, fiancée au front pur,

Le ciel est noir, le vent est dur.

Adieu, patrie !

Lise, Anna, Marie !

Adieu, patrie,

20 Azur !

Adieu, patrie !

L'onde est cri furie.

Adieu, patrie,

Azur !

25 Notre oeil, que voile un deuil futur,

Va du flot sombre au sort obscur !

 

Adieu, patrie !

Pour toi mon coeur prie.

Adieu, patrie,

30 Azur !

Jersey. 31 juillet 1853.

X

A UN QUI VEUT SE DÉTACHER

I

Maintenant il se dit : - L'empire est chancelant

La victoire est peu sûre. -

Il cherche à s'en aller, furtif et reculant.

Reste dans la masure !

5 Tu dis : - Le plafond croule. Ils vont, si l'on me voit,

Empêcher que je sorte. -

N'osant rester ni fuir, tu regardes le toit,

Tu regardes la porte ;

Tu mets timidement la main sur le verrou.

10 Reste en leurs rangs funèbres !

Reste ! la loi qu'ils ont enfouie en un trou

Est là dans les ténèbres.

Reste ! elle est là, le flanc percé de leur couteau,

Gisante, et sur sa bière

15 Ils ont mis une dalle. Un pan de ton manteau

Est pris sous cette pierre !

Pendant qu'à l'Elysée en fête et plein d'encens

On chante, on déblatère,

Qu'on oublie et qu'on rit, toi tu pâlis ; tu sens

20 Ce spectre sous la terre !

Tu ne t'en iras pas ! quoi ! quitter leur maison

Et fuir leur destinée !

Quoi ! tu voudrais trahir jusqu'à la trahison,

Elle-même indignée !

25 Quoi ! tu veux renier ce larron au front bas

Qui t'admire et t'honore !

Quoi ! Judas pour Jésus, tu veux pour Barabbas

Etre Judas encore !

Quoi ! n'as-tu pas tenu l'échelle à ces fripons,

30 En pleine connivence ?

Le sac de ces voleurs ne fut-il pas, réponds,

Cousu par toi d'avance !

Les mensonges, la haine au dard froid et visqueux,

Habitent ce repaire ;

35 Tu t'en vas ! de quel droit ? étant plus renard qu'eux,

Et plus qu'elle vipère !

Quand l'Italie en deuil dressa, du Tibre au Pô,

Son drapeau magnifique,

Quand ce grand peuple, après s'être couché troupeau,

40 Se leva république,

C'est toi, quand Rome aux fers jeta le cri d'espoir,

Toi qui brisas son aile,

Toi qui fis retomber l'affreux capuchon noir

Sur sa face éternelle !

45 C'est toi qui restauras Montrouge et Saint-Acheul,

Ecoles dégradées,

Où l'on met à l'esprit frémissant un linceul,

Un bâillon aux idées.

C'est toi qui, pour progrès rêvant l'homme animal,

50 Livras l'enfant victime

Aux jésuites lascifs, sombres amants du mal,

En rut devant le crime !

Ô pauvres chers enfants qu'ont nourris de leur lait

Et qu'ont bercés nos femmes,

55 Ces blêmes oiseleurs ont pris dans leur filet

Toutes vos douces âmes !

Hélas ! ce triste oiseau, sans plumes sur la chair,

Rongé de lèpre immonde,

Qui rampe et qui se meurt dans leur cage de fer,

60 C'est l'avenir du monde !

Si nous les laissons faire, on aura dans vingt ans,

Sous les cieux que Dieu dore,

Une France aux yeux ronds, aux regards clignotants,

Qui haïra l'aurore !

65 Ces noirs magiciens, ces jongleurs tortueux,

Dont la fraude est la règle,

Pour en faire sortir le hibou monstrueux,

Ont volé l'oeuf de l'aigle !

III

Donc, comme les baskirs, sur Paris étouffé,

70 Et comme les croates,

Créateurs du néant, vous avez triomphé

Dans vos haines béates ;

Et vous êtes joyeux, vous, constructeurs savants

Des préjugés sans nombre,

75 Qui, pareils à la nuit, versez sur les vivants

Des urnes pleines d'ombre !

Vous courez saluer le nain Napoléon ;

Vous dansez dans l'orgie.

Ce grand siècle est souillé ; c'était le Panthéon,

80 Et c'est la tabagie.

Et vous dites : c'est bien ! vous sacrez parmi nous

César, au nom de Rome,

L'assassin qui, la nuit, se met à deux genoux

Sur le ventre d'un homme.

85 Ah ! malheureux ! louez César qui fait trembler,

Adorez son étoile ;

Vous oubliez le Dieu vivant qui peut rouler

Les cieux comme une toile !

Encore un peu de temps, et ceci tombera ;

90 Dieu vengera sa cause !

Les villes chanteront, le lieu désert sera

Joyeux comme une rose !

Encore un peu de temps, et vous ne serez plus,

Et je viens vous le dire.

95 Vous êtes les maudits, nous sommes les élus.

Regardez-nous sourire !

Je le sais, moi qui vis au bord du gouffre amer

Sur les rocs centenaires,

Moi qui passe mes jours à contempler la mer

100 Pleine de sourds tonnerres !

IV

Toi, leur chef, sois leur chef ! c'est là ton châtiment.

Sois l'homme des discordes !

Ces fourbes ont saisi le genre humain dormant

Et l'ont lié de cordes.

105 Ah ! tu voulus défaire, épouvantable affront !

Les âmes que Dieu crée ?

Eh bien, frissonne et pleure, atteint toi-même au front

Par ton oeuvre exécrée !

A mesure que vient l'ignorance, et l'oubli,

110 Et l'erreur qu'elle amène,

A mesure qu'aux cieux décroît, soleil pâli,

L'intelligence humaine,

Et que son jour s'éteint, laissant l'homme méchant

Et plus froid que les marbres,

115 Votre honte, ô maudits, grandit comme au couchant

Grandit l'ombre des arbres !

V

Oui, reste leur apôtre ! oui, tu l'as mérité.

C'est là ta peine énorme !

Regarde en frémissant dans la postérité !

120 Ta mémoire difforme.

On voit, louche rhéteur des vieux partis hurlants,

Qui mens et qui t'emportes,

Pendre à tes noirs discours, comme à des clous sanglants,

Toutes les grandes mortes,

125 La justice, la foi, bel ange souffleté

Par la goule papale,

La vérité, fermant les yeux, la liberté

Echevelée et pâle,

Et ces deux soeurs, hélas ! nos mères toutes deux,

130 Rome, qu'en pleurs je nomme,

Et la France sur qui, raffinement hideux,

Coule le sang de Rome !

Homme fatal ! l'histoire en ses enseignements

Te montrera dans l'ombre,

135 Comme on montre un gibet entouré d'ossements

Sur la colline sombre !

24 janvier 1853.

XI

PAULINE ROLAND

Elle ne connaissait ni l'orgueil ni la haine ;

Elle aimait ; elle était pauvre, simple et sereine ;

Souvent le pain qui manque abrégeait son repas.

Elle avait trois enfants, ce qui n'empêchait pas

5 Qu'elle ne se sentît mère de ceux qui souffrent.

Les noirs évènements qui dans la nuit s'engouffrent,

Les flux et les reflux, les abîmes béants,

Les nains, sapant sans bruit l'ouvrage des géants,

Et tous nos malfaiteurs inconnus ou célèbres,

10 Ne l'épouvantaient point ; derrière ces ténèbres,

Elle apercevait Dieu construisant l'avenir.

Elle sentait sa foi sans cesse rajeunir

De la liberté sainte elle attisait les flammes

Elle s'inquiétait des enfants et des femmes ;

15 Elle disait, tendant la main aux travailleurs :

La vie est dure ici, mais sera bonne ailleurs.

Avançons ! - Elle allait, portant de l'un à l'autre

L'espérance ; c'était une espèce d'apôtre

Que Dieu, sur cette terre où nous gémissons tous,

20 Avait fait mère et femme afin qu'il fût plus doux ;

L'esprit le plus farouche aimait sa voix sincère.

Tendre, elle visitait, sous leur toit de misère,

Tous ceux que la famine ou la douleur abat,

Les malades pensifs, gisant sur leur grabat,

25 La mansarde où languit l'indigence morose ;

Quand, par hasard moins pauvre, elle avait quelque chose,

Elle le partageait à tous comme une soeur ;

Quand elle n'avait rien, elle donnait son coeur.

Calme et grande, elle aimait comme le soleil brille.

30 Le genre humain pour elle était une famille

Comme ses trois enfants étaient l'humanité.

Elle criait : progrès ! amour ! fraternité !

Elle ouvrait aux souffrants des horizons sublimes.

Quand Pauline Roland eut commis tous ces crimes,

35 Le sauveur de l'église et de l'ordre la prit

Et la mit en prison. Tranquille, elle sourit,

Car l'éponge de fiel plaît à ces lèvres pures.

Cinq mois, elle subit le contact des souillures,

L'oubli, le rire affreux du vice, les bourreaux,

40 Et le pain noir qu'on jette à travers les barreaux,

Edifiant la geôle au mal habituée,

Enseignant la voleuse et la prostituée.

Ces cinq mois écoulés, un soldat, un bandit,

Dont le nom souillerait ces vers, vint et lui dit

45 - Soumettez-vous sur l'heure au règne qui commence,

Reniez votre foi ; sinon, pas de clémence,

Lambessa ! choisissez. - Elle dit : Lambessa.

Le lendemain la grille en frémissant grinça,

Et l'on vit arriver un fourgon cellulaire.

50 - Ah ! voici Lambessa, dit-elle sans colère.

Elles étaient plusieurs qui souffraient pour le droit

Dans la même prison. Le fourgon trop étroit

Ne put les recevoir dans ses cloisons infâmes

Et l'on fit traverser tout Paris à ces femmes

55 Bras dessus bras dessous avec les argousins.

Ainsi que des voleurs et que des assassins,

Les sbires les frappaient de paroles bourrues.

S'il arrivait parfois que les passants des rues,

Surpris de voir mener ces femmes en troupeau,

60 S'approchaient et mettaient la main à leur chapeau,

L'argousin leur jetait des sourires obliques,

Et les passants fuyaient, disant : filles publiques !

Et Pauline Roland disait : courage, soeurs !

L'océan au bruit rauque, aux sombres épaisseurs,

65 Les emporta. Durant la rude traversée,

L'horizon était noir, la bise était glacée,

Sans l'ami qui soutient, sans la voix qui répond,

Elles tremblaient. La nuit, il pleuvait sur le pont

Pas de lit pour dormir, pas d'abri sous l'orage,

70

Et Pauline Roland criait : mes soeurs, courage !

Et les durs matelots pleuraient en les voyant.

On atteignit l'Afrique au rivage effrayant,

Les sables, les déserts qu'un ciel d'airain calcine,

Les rocs sans une source et sans une racine ;

75 L'Afrique, lieu d'horreur pour les plus résolus,

Terre au visage étrange où l'on ne se sent plus

Regardé par les yeux de la douce patrie.

Et Pauline Roland, souriante et meurtrie,

Dit aux femmes en pleurs : courage, c'est ici.

80 Et quand elle était seule, elle pleurait aussi.

Ses trois enfants ! loin d'elle ! Oh ! quelle angoisse amère !

Un jour, un des geôliers dit à la pauvre mère

Dans la casbah de Bône aux cachots étouffants :

Voulez-vous être libre et revoir vos enfants ?

85 Demandez grâce au prince. - Et cette femme forte

Dit : - J'irai les revoir lorsque je serai morte.

Alors sur la martyre, humble coeur indompté,

On épuisa la haine et la férocité.

Bagnes d'Afrique ! enfers qu'a sondés Ribeyrolles !

90 Oh ! la pitié sanglote et manque de paroles.

Une femme, une mère, un esprit ! ce fut là

Que malade, accablée et seule, on l'exila.

Le lit de camp, le froid et le chaud, la famine,

Le jour l'affreux soleil et la nuit la vermine,

95 Les verrous, le travail sans repos, les affronts,

Rien ne plia son âme ; elle disait : - Souffrons.

Souffrons comme Jésus, souffrons comme Socrate. -

Captive, on la traîna sur cette terre ingrate ;

Et, lasse, et quoiqu'un ciel torride l'écrasât,

100 On la faisait marcher à pied comme un forçat.

La fièvre la rongeait ; sombre, pâle, amaigrie,

Le soir elle tombait sur la paille pourrie,

Et de la France aux fers murmurait le doux nom.

On jeta cette femme au fond d'un cabanon.

105 Le mal brisait sa vie et grandissait son âme.

Grave, elle répétait : « Il est bon qu'une femme,

Dans cette servitude et cette lâcheté,

Meure pour la justice et pour la liberté. »

Voyant qu'elle râlait, sachant qu'ils rendront compte,

110 Les bourreaux eurent peur, ne pouvant avoir honte

Et l'homme de décembre abrégea son exil.

« Puisque c'est pour mourir, qu'elle rentre ! » dit-il.

Elle ne savait plus ce que l'on faisait d'elle.

L'agonie à Lyon la saisit. Sa prunelle,

115 Comme la nuit se fait quand baisse le flambeau,

Devint obscure et vague, et l'ombre du tombeau

Se leva lentement sur son visage blême.

Son fils, pour recueillir à cette heure suprême

120 Du moins son dernier souffle et son dernier regard,

Accourut. Pauvre mère ! Il arriva trop tard.

Elle était morte ; morte à force de souffrance,

Morte sans avoir su qu'elle voyait la France

Et le doux ciel natal aux rayons réchauffants

Morte dans le délire en criant : mes enfants !

125 On n'a pas même osé pleurer à ses obsèques ;

Elle dort sous la terre. - Et maintenant, évêques,

Debout, la mitre au front, dans l'ombre du saint lieu,

Crachez vos Te Deum à la face de Dieu !

12 mars 1853. Jersey.

XII

Le plus haut attentat que puisse faire un homme,

C'est de lier la France ou de garrotter Rome

C'est, quel que soit le lieu, le pays, la cité,

D'ôter l'âme à chacun, à tous la liberté.

5 Dans la curie auguste entrer avec l'épée,

Assassiner la loi dans son temple frappée,

Mettre aux fers tout un peuple, est un crime odieux

Que Dieu, calme et rêveur, ne quitte pas des yeux.

Dès que ce grand forfait est commis, point de grâce

10 La Peine au fond des cieux, lente, mais jamais lasse,

Se met en marche, et vient ; son regard est serein.

Elle tient sous son bras son fouet aux clous d'airain.

1er décembre. Jersey.

XIII

L’EXPIATION

I

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l'aigle baissait la tête.

Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

5 Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

10 Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

15 Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

20 On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Ce n'étaient plus des coeurs vivants, des gens de guerre

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sous le ciel noir.

La solitude vaste, épouvantable à voir,

25 Partout apparaissait, muette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse

Pour cette immense armée un immense linceul.

Et chacun se sentant mourir, on était seul.

- Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?

30 Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.

On jetait les canons pour brûler les affûts.

Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,

Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.

On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,

35 Voir que des régiments s'étaient endormis là.

Ô chutes d'Annibal ! lendemains d'Attila !

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,

On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières,

On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.

40 Ney, que suivait naguère une armée, à présent

S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.

Toutes les nuits, qui vive ! alerte, assauts ! attaques !

Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux

Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,

45 Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,

D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.

Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.

L'empereur était là, debout, qui regardait.

Il était comme un arbre en proie à la cognée.

50 Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée,

Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;

Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,

Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,

Il regardait tomber autour de lui ses branches.

55 Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.

Tandis qu'environnant sa tente avec amour,

Voyant son ombre aller et venir sur la toile,

Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,

Accusaient le destin de lèse-majesté,

60 Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté.

Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,

L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire

Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait

Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,

65 Devant ses légions sur la neige semées :

«Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? »

Alors il s'entendit appeler par son nom

Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit : Non.

II

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

70 Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France.

Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance

75 Tu désertais, victoire, et le sort était las.

Ô Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas !

Car ces derniers soldats de la dernière guerre

Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,

Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,

80 Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

85 Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! - C'était Blücher.

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

90 La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge,

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;

95 Gouffre où les régiments comme des pans de murs

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,

Où l'on entrevoyait des blessures difformes !

Carnage affreux ! moment fatal ! L'homme inquiet

100 Sentit que la bataille entre ses mains pliait.

Derrière un mamelon la garde était massée.

La garde, espoir suprême et suprême pensée !

« Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il.

Et, lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,

105 Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,

Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,

Portant le noir colback ou le casque poli,

Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête,

110 Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche , d'un seul cri, dit : vive l'empereur !

Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.

115 Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,

Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre,

Fondre ces régiments de granit et d'acier

120 Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !

Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps

Et regardait mourir la garde. - C'est alors

125 Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La Déroute, géante à la face effarée

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,

Changeant subitement les drapeaux en haillons,

A de certains moments, spectre fait de fumées,

130 Se lève grandissante au milieu des armées,

La Déroute apparut an soldat qui s'émeut,

Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !

Sauve qui peut ! - affront ! horreur ! - toutes les bouches

Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,

135 Comme si quelque souffle avait passé sur eux,

Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,

Boulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,

Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !

140 Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! - En un clin d'oeil,

Comme s'envole au vent une paille enflammée,

S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,

Et cette plaine, hélas, où l'on rêve aujourd'hui,

Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !

145 Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,

Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,

Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,

Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ;

150 Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; - et dans l'épreuve

Sentant confusément revenir son remords,

Levant les mains au ciel, il dit : « Mes soldats morts,

Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.

Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? »

155 Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,

Il entendit la voix qui lui répondait : Non !

III

Il croula. Dieu changea la chaîne de l'Europe.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe,

Un roc hideux, débris des antiques volcans.

160 Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,

Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,

Et, joyeux, s'en alla sur le pie centenaire

Le clouer, excitant par son rire moqueur

Le vautour Angleterre à lui ronger le coeur.

165 Evanouissement d'une splendeur immense !

Du soleil qui se lève à la nuit qui commence,

Toujours l'isolement, l'abandon, la prison,

Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon,

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace,

170 Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe,

Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents !

Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,

Adieu, le cheval blanc que César éperonne !

Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,

175 Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur,

Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur !

Napoléon était retombé Bonaparte.

Comme un romain blessé par la flèche du parthe,

Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brûla.

180 Un caporal anglais lui disait : halte-là !

Son fils aux mains des rois ! sa femme aux bras d'un autre !

Plus vil que le pourceau qui dans l'égout se vautre,

Son sénat qui l'avait adoré l'insultait.

Au bord des mers, à l'heure où la bise se tait,

185 Sur les escarpements croulant en noirs décombres,

Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.

Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,

L'oeil encore ébloui des batailles d'hier,

Il laissait sa pensée errer à l'aventure.

190 Grandeur, gloire, ô néant ! calme de la nature !

Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.

Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas

Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexible.

Il expirait. La mort de plus en plus visible

195 Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux

Comme le froid matin d'un jour mystérieux.

Son âme palpitait, déjà presque échappée.

Un jour enfin il mit sur son lit son épée,

Et se coucha près d'elle, et dit : c'est aujourd'hui

200 On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,

Se penchaient sur son front, il dit : « Me voici libre !

Je suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir ! »

Et, comme il retournait sa tête pour mourir,

205 Il aperçut, un pied dans la maison déserte,

Hudson Lowe guettant par la porte entrouverte.

Alors, géant broyé sous le talon des rois,

Il cria : La mesure est comble cette fois !

Seigneur ! c'est maintenant fini ! Dieu que j'implore,

210 Vous m'avez châtié ! » La voix dit : Pas encore !

IV

Ô noirs événements, vous fuyez dans la nuit !

L'empereur mort tomba sur l'empire détruit.

Napoléon alla s'endormir sous le saule.

Et les peuples alors, de l'un à l'autre pôle,

215 Oubliant le tyran, s'éprirent du héros.

Les poëtes, marquant au front les rois bourreaux,

Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue.

A la colonne veuve on rendit sa statue.

Quand on levait les yeux, on le voyait debout

220 Au-dessus de Paris, serein, dominant tout,

Seul, le jour dans l'azur et la nuit dans les astres.

Panthéons, on grava son nom sur vos pilastres !

On ne regarda plus qu'un seul côté du temps,

On ne se souvint plus que des jours éclatants

225 Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire

La justice à l'oeil froid disparut sous sa gloire ;

On ne vit plus qu'Essling, Ulm, Alcole, Austerlitz ;

Comme dans les tombeaux des romains abolis,

On se mit à fouiller dans ces grandes années

230 Et vous applaudissiez, nations inclinées,

Chaque fois qu'on tirait de ce sol souverain

Ou le consul de marbre ou l'empereur d'airain !

V

Le nom grandit quand l'homme tombe ;

Jamais rien de tel n'avait lui.

235 Calme, il écoutait dans sa tombe

La terre qui parlait de lui.

La terre disait : « La victoire

A suivi cet homme en tous lieux.

Jamais tu n'as vu, sombre histoire,

240 Un passant plus prodigieux !

» Gloire au maître qui dort sous l'herbe !

Gloire à ce grand audacieux !

Nous l'avons vu gravir, superbe,

Les premiers échelons des cieux !

245 » Il envoyait, âme acharnée,

Prenant Moscou, prenant Madrid,

Lutter contre la destinée

Tous les rêves de son esprit.

» A chaque instant, rentrant en lice,

250 Cet homme aux gigantesques pas

Proposait quelque grand caprice

A Dieu, qui n'y consentait pas.

» Il n'était presque plus un homme.

Il disait, grave et rayonnant,

255 En regardant fixement Rome

C'est moi qui règne maintenant !

» Il voulait, héros et symbole,

Pontife et roi, phare et volcan,

Faire du Louvre un Capitole

260 Et de Saint-Cloud un Vatican.

» César, il eût dit à Pompée .

Sois fier d'être mon lieutenant !

On voyait luire son épée

Au fond d'un nuage tonnant.

265 » Il voulait, dans les frénésies

De ses vastes ambitions,

Faire devant ses fantaisies

Agenouiller les nations,

» Ainsi qu'en une urne profonde,

270 Mêler races, langues, esprits,

Répandre Paris sur le monde,

Enfermer le monde en Paris !

» Comme Cyrus dans Babylone,

Il voulait sous sa large main

275 Ne faire du monde qu’un trône

Et qu'un peuple du genre humain,

» Et bâtir, malgré les huées,

Un tel empire sous son nom,

Que Jéhovah dans les nuées

280 Fût jaloux de Napoléon ! »

VI

Enfin, mort triomphant, il vit sa délivrance,

Et l'océan rendit son cercueil à la France.

L'homme, depuis douze ans, sous le dôme doré

285 Reposait, par l'exil et par la mort sacré.

En paix ! - Quand on passait près du monument sombre,

On se le figurait, couronne au front, dans l'ombre,

Dans son manteau semé d'abeilles d'or, muet,

Couché sous cette voûte où rien ne remisait,

Lui, l'homme qui trouvait la terre trop étroite,

290 Le sceptre en sa main gauche et l'épée en sa droite,

A ses pieds son grand aigle ouvrant l'oeil à demi,

Et l'on disait : C'est là qu'est César endormi !

Laissant dans la clarté marcher l'immense ville,

Il dormait ; il dormait confiant et tranquille.

VII

295 Une nuit, - c'est toujours la nuit dans le tombeau, -

Il s'éveilla. Luisant comme un hideux flambeau,

D'étranges visions emplissaient sa paupière ;

Des rires éclataient sous son plafond de pierre ;

Livide, il se dressa ; la vision grandit ;

300 Ô terreur ! une voix qu'il reconnut, lui dit :

- Réveille-toi. Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène,

L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine

Sur ton lit accoudée à ton dernier moment,

Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment :

305 La voix alors devint âpre, amère, stridente,

Comme le noir sarcasme et l'ironie ardente ;

C'était le rire amer mordant un demi-dieu.

- Sire ! ou t'a retiré de ton Panthéon bleu !

Sire ! on t'a descendu de ta haute colonne !

310 Regarde. Des brigands, dont l'essaim tourbillonne,

D'affreux bohémiens, des vainqueurs de charnier

Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier.

A ton orteil d'airain leur patte infâme touche.

Ils t'ont pris. Tu mourus, comme un astre se couche,

315 Napoléon le Grand, empereur ; tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais.

Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l'on te harnache.

Ils t'appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache.

Ils traînent, sur Paris qui les voit s'étaler,

320 Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler.

Aux passants attroupés devant leur habitacle,

Ils disent, entends-les : - Empire à grand spectacle !

Le pape est engagé dans la troupe ; c'est bien,

Nous avons mieux ; le czar en est mais ce n'est rien,

325 Le czar n'est qu'un sergent, le pape n'est qu'un bonze

Nous avons avec nous le bonhomme de bronze !

Nous sommes les neveux du grand Napoléon ! -

Et Fould, Magnan, Rouher, Parieu caméléon,

Font rage. Ils vont montrant un sénat d'automates.

330 Ils ont pris de la paille au fond des casemates

Pour empailler ton aigle, ô vainqueur d'Iéna !

Il est là, mort, gisant, lui qui si haut plana,

Et du champ de bataille il tombe au champ de foire.

Sire, de ton vieux trône ils recousent la moire.

335 Ayant dévalisé la France au coin d'un bois,

Ils ont à leurs haillons du sang, comme tu vois,

Et dans son bénitier Sibour lave leur linge.

Toi, lion, tu les suis ; leur maître, c'est le singe.

Ton nom leur sert de lit, Napoléon premier.

340 On voit sur Austerlitz un peu de leur fumier.

Ta gloire est un gros vin dont leur honte se grise.

Cartouche essaie et met ta redingote grise

On quête des liards dans le petit chapeau

Pour tapis sur la table ils ont mis ton drapeau

345 A cette table immonde où le grec devient riche,

Avec le paysan on boit, on joue, on triche ;

Tu te mêles, compère, à ce tripot hardi,

Et ta main qui tenait l'étendard de Lodi,

Cette main qui portait la foudre, ô Bonaparte,

350 Aide à piper les dés et fait sauter la carte.

Ils te forcent à boire avec eux, et Carlier

Pousse amicalement d'un coude familier

Votre majesté, sire, et Piétri dans son autre

Vous tutoie, et Maupas vous tape sur le ventre.

355 Faussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs,

Ils savent qu'ils auront, comme toi, des malheurs

Leur soif en attendant vide la coupe pleine

A ta santé ; Poissy trinque avec Sainte-Hélène.

Regarde ! bals, sabbats, fêtes matin et soir.

360 La foule au bruit qu'ils font se culbute pour voir ;

Debout sur le tréteau qu'assiège une cohue

Qui rit, bâille, applaudit, tempête, siffle, hue,

Entouré de pasquins agitant leur grelot,

- Commencer par Homère et finir par Callot !

365 Epopée ! épopée ! oh ! quel dernier chapitre ! -

Entre Troplong paillasse et Chaix-d'Est-Ange pitre,

Devant cette baraque, abject et vil bazar

Où Mandrin mal lavé se déguise en César,

Riant, l'affreux bandit, dans sa moustache épaisse,

370 Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse ! -

L'horrible vision s’éteignit. L'empereur,

Désespéré, poussa dans l'ombre un cri d'horreur,

Baissant les yeux, dressant ses mains épouvantées.

375 Les Victoires de marbre à la porte sculptées,

Fantômes blancs debout hors du sépulcre obscur,

Se faisaient du doigt signe, et, s'appuyant au mur,

Ecoutaient le titan pleurer dans les ténèbres.

Et lui, cria : « Démon aux visions funèbres,

Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois,

380 Qui donc es-tu ? - Je suis ton crime », dit la voix.

La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange

Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge

Pareils aux mots que vit resplendir Balthazar,

Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César ;

385 Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère,

Leva sa face pâle et lut : - DIX-HUIT BRUMAIRE !

25-30 novembre. Jersey.





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Francité