Les Leçons de Thomas Mann
Thomas Mann, Prix Nobel de littérature, est sans doute l'un des grands génies de notre temps.
Au détour d'un chapitre de ses romans -parmi lesquels La Montagne magique et Les Confessions du chevalier d'industrie Félix Krull tiennent une place toute spéciale sous ce rapport- il y a toujours un personnage mi-savant mi-pédant mais passionné qui nous livre un résumé saisissant d'une théorie scientifique et ses conséquences réflexives. La théorie de l'évolution vue par un pharmacien franc-maçon et exposée en présence d'un jésuite dans La Montagne magique demeure un chef d'oeuvre du genre.
Présentons ici la théorie physique
de l'univers vue par le professeur Kuckuck (un drôle de nom) dans Les
Confessions du chevalier d'industrie Félix Krull, dans la traduction
française de Louise Servicen, parue chez Albin Michel en 1956 et réimprimée
en 1975 (pp 307 et suivantes):
«Penché en avant j'écoutais mon curieux compagnon de
voyage me parler de l'être, de la vie, de l'homme - et du néant
où tout avait été engendré et où tout
ferait retour. Il disait que sans aucun doute, non seulement la vie terrestre
n'était qu'un épisode relativement éphémère,
mais que l'être aussi en était un - entre deux néants.
L'être n'avait pas toujours existé et il n'existerait pas toujours.
Il avait eu un commencement et il aurait une fin, mais avec lui s'aboliraient
l'espace et le temps, qui existaient uniquement en fonction de lui et n'étaient
reliés que par lui. Kuckuck dit que l'espace n'était rien de
plus que l'ordre, ou les rapports des choses matérielles entre elles.
Sans objets pour l'occuper, il n'y aurait point d'espace ni de temps car le
temps n'était qu'une hiérarchie d'incidents (facilitée
par la présence des corps), le produit du mouvement, de cause à
effet, dont le déroulement donnait au temps une direction sans laquelle
il n'existerait pas, Or, l'abolition de l'espace et du temps, c'était
là, précisément, la définition du néant.
Celui-ci, sans dimensions dans toutes les acceptions du mot, une éternité
statique, avait été passagèrement interrompu par l'être
spatial et temporel».
[...]
«Peut-être le «quand» du devenir n'était-il pas tellement reculé dans le passé ni le «quand» de l'anéantissement si éloigné dans l'avenir? Peut-être ne s'agissait-il que de quelques milliards d'années? Cependant l'être célébrait sa fête tumultueuse dans les espaces incommensurables qui étaient son oeuvre et où il formait des lointains figés dans un vide glacé. Et Kuckuck me parla du gigantesque théâtre de cette fête, l'Univers, enfant périssable de l'éternel néant, empli de corps matériels sans nombre, météores, lunes, comètes, nébuleuses, millions et millions d'étoiles, en interaction réciproque et ordonnés les uns par rapport aux autres, selon l'activité de leurs champs de gravitation, en masses, nuées, galaxies et supersystèmes de galaxies, chacune formée d'innombrables soleils en ignition, de planètes tournoyantes, de masses de gaz raréfiés et de champs de décombres froids faits de scories, de pierre et de poussière cosmique.»
[...]
«Il me fut dit que notre voie lactée, une parmi des milliards d'autres, englobait notre système solaire local presque à sa frange, un peu comme une fleurette poussée dans la crevasse d'un mur, à trente années-lumière de son centre, avec sa sphère de feu gigantesque relativement insignifiante, nommée le Soleil, bien qu'elle ne mérite que l'article indéfini, et les planètes attirées par son champ d'attraction qui lui rendaient hommage - entre autres la Terre ; celle-ci avait le plaisir et la peine de tourner sur son axe à la vitesse de mille six cent-soixante-six kilomètres à l'heure et de faire à la cadence de trente kilomètres à la seconde le tour du soleil. Ainsi formait-elle ses jours et ses années - les siens propres, bien entendu, car il y en avait de tout autres. La planète Mercure, par exemple, la plus rapprochée du soleil, exécutait sa révolution en quatre-vingt-huit de nos jours tout en ne pivotant qu'une seule fois sur elle-même, en sorte que pour elle année et jour ne faisaient qu'un. On voyait par là qu'il en était du temps comme de la pesanteur, laquelle n'était pas non plus universellement valable. Par exemple, chez le blanc satellite de Sirius, qui n'était que trois fois plus grand que la terre, la matière avait une telle densité qu'un centimètre cube de là-bas eut pesé chez nous environ 60 kg. La substance terrestre, nos massifs rocheux, notre corps humain n'étaient par comparaison qu'une légère écume sans consistance.»
[...]
«Ces rotations, ces tourbillons imbriqués et circulaires, cette contraction de nébuleuses condensées en corps, cette ignition, ce flamboiement, ce refroidissement, cet éclatement, cette retombée en poussière, cette chute et cette poursuite éperdue, sortis du néant et suscitant le néant, tout cela qui eût peut-être mieux fait de rester endormi et attendait de retomber au sommeil, - c'était l'Être, également appelé la Nature, et il était UN, partout et en tout. [...] La vie, issue de l'être comme celui-ci jadis du néant - la vie, fleur de l'être - avait toutes ses substances fondamentales en commun avec la nature inanimée - elle n'en pouvait montrer une seule qui lui appartînt en propre. On ne saurait dire qu'elle se différenciait sans équivoque de l'être simple, inanimé.»
[...]
«L'homme était né du règne animal, peut-être par dérivation comme on le disait, en réalité par l'apport d'un élément nouveau auquel il était aussi difficile de donner un nom qu'à l'essence de la vie, qu'à l'apparition originelle de l'être. Mais le point où il est déjà homme et non plus animal (ou non plus uniquement animal) était difficile à préciser. L'homme gardait son animalité tout de même que la vie maintenait en elle l'inorganique, car dans ses derniers matériaux de construction, les atomes, elle aboutissait au «non-plus-organique», au «pas-encore-organique». Pourtant, au tréfonds, dans l'atome imperceptible, la matière se volatilisait dans l'immatériel, dans ce qui n'était plus corporel ; car ce qui s'élaborait là et dont l'atome formait une superstructure, était presque au-dessous de l'être, n'occupait plus une place déterminable dans l'espace ni une portion d'espace qui se pût définir comme il convient à un honnête corps. L'être était issu de l'«à-peine-déjà-existant» et s'écoulait dans l'«à-peine-encore-existant».
[...]
«Seul l'épisodique, seul ce qui avait un commencement et une fin était intéressant et éveillait la sympathie parce qu'éphémère. Du reste il en allait ainsi de tout. L'éphémère imprégnait l'être cosmique et seul le néant était éternel et donc indigne de sympathie, ce néant d'où la vie, l'Être, avait été suscité pour sa joie et son tourment. Être ne signifiait pas bien-être. C'était une joie et un tourment et tout être intégré dans l'espace et le temps, toute matière participait, fût-ce en état de profonde léthargie, à cette vie, à ce tourment, au sentiment qui inclinait l'homme, détenteur de la sensibilité la plus éveillée, à la sympathie universelle.»