mais l'écoute. En leurs coeurs, rugir, hurler,
bramer
parut petit. Et là où n'existait qu'à
peine
une cabane, afin d'accueillir cette chose,
un pauvre abri dû au désir le plus obscur,
avec une entrée aux chambranles tout branlants,
tu leur fis naître alors des temples dans l'ouïe.
Sonnets à Orphée
Cahiers de Malte (extrait)
Sur la Duse, tragédienne:
Si nous avions un théâtre, serais-tu là, ô tragique,
toujours aussi mince, aussi nue, sans aucun subterfuge, devant ceux qui
contentent sur ta douleur étalée leur curiosité pressée
? Tu prévoyais déjà, ô toi si émouvante,
la réalité de tes souffrances, à Vérone, alors
que, presque une enfant, jouant du théâtre, tu tenais devant
toi des roses, comme un masque qui te faisait une face et qui, en t'exagérant,
devait te dissimuler. Il est vrai que tu étais une enfant d'acteur,
et lorsque les tiens jouaient, ils voulaient être vus. Mais toi,
tu dégénéras. Pour toi cette profession devait devenir
ce qu'avait été pour Mariana Alcoforado, sans qu'elle s'en
doutât, le voile de religieuse : un travestissement, épais
et assez durable pour qu'il fût permis d'être derrière
lui malheureuse sans restriction, avec la même instante ferveur qui
fait bienheureux les bienheureux invisibles. Dans toutes les villes où
tu vins, ils décrivirent tes gestes ; mais ils ne comprenaient pas
comment, perdant de jour en jour l'espoir, tu levais toujours un poème
devant toi pour qu'il te cachât. Tu tenais tes cheveux, tes mains,
ou un autre objet épais, devant les endroits translucides ; tu ternissais
de ton haleine ceux qui étaient transparents; tu te faisais petite,
tu te cachais comme les enfants se cachent, et alors tu avais ce bref cri
de bonheur, et tout au plus un ange aurait pu te chercher. Mais lorsque
tu levais prudemment les yeux, il n'y avait pas de doute qu'ils t'eussent
vue tout le temps, dans cet espace laid, creux, aux yeux innombrables :
toi, toi, toi, et rien que toi.
Et tu avais envie d'étendre vers eux ton bras
plié, avec ce signe du doigt qui conjure le mauvais oeil. Tu avais
envie de leur arracher ton visage dont ils se nourrissaient. Tu avais envie
d'être toi-même. Ceux qui te donnaient la réplique sentaient
tomber leur courage ; comme si on les avait enfermés avec une panthère,
ils rampaient le long des coulisses et ne disaient que ce qu'il fallait
pour ne pas t'irriter. Mais toi, tu les tirais en avant, tu les posais
là, et tu agissais avec eux comme des êtres réels.
Et ces portes flasques, ces rideaux trompeurs, ces objets sans revers te
poussaient à la réplique. Tu sentais comme ton cceur se haussait
indéfiniment, jusqu'à une réalité immense,
et, effrayée, tu essayais encore une fois de détacher de
toi leurs regards, comme les longs fils de la Vierge.
Mais alors, ils éclataient déjà
en applaudissements, par crainte du pire : comme pour détourner
d'eux, au dernier moment, ce qui aurait dû les contraindre à
changer leur vie.
Rainer Maria Rilke
Les Cahiers de Malte de Laurids Bridge
traduction de Maurice Betz
in Oeuvres, éditions du Seuil, pp 699-700.
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Citations de Rilke
Lettres à un jeune poète:
"Etre seul comme on était seul, enfant, [...] Lorsqu'on s'aperçoit
un jour que [les] activités [des adultes] sont piètres, leur
métier figé et qu'ils n'ont plus de lien avec la vie, pourquoi
ne pas continuer, tel un enfant, à porter là-dessus le même
regard que sur ce qui est étranger, d'observer tout cela à
partir de la profondeur de notre propre monde, à partir de toute
l'ampleur de notre solitude personnelle qui est elle-même travail,
situation et métier ? Pourquoi ne pas échanger la non-compréhension
intelligente d'un enfant contre le rejet et le mépris, puisque aussi
bien ne pas comprendre c'est être seul, tandis que rejeter et mépriser,
c'est participer à ce dont on veut se séparer par ce biais
là ?"
"Au fond, et précisément pour les
choses les plus profondes et les plus importantes, nous sommes inqualifiablement
seuls".
"Il est clair que nous devons nous en tenir à ce qui est difficile."
"Mais le temps de l'apprentissage est toujours une longue période,
une durée à part, c'est ainsi qu'aimer est pour longtemps
et loin dans la vie, solitude, isolement accru et approfondi pour celui
qui aime. Aimer, tout d'abord, n'est rien qui puisse s'identifier au fait
de se fondre, de se donner, de s'unir à une autre personne (que
serait, en effet, une union entre deux être indéfinis, inachevés,
encore chaotiques ?) ; c'est, pour l'individu, une extraordinaire occasion
de se mûrir, de se transformer au sein de soi, de devenir un monde,
un monde en soi pour quelqu'un d'autre ; c'est pour lui une grande et immodeste
ambition, quelque chose qui le distingue et l'appelle vers le large."
Deux histoires pragoises. Les Carnets de Malte Laurids
Brigge. Lettres à un jeune poète. Essais et articles, etc.
Édition sous la direction de Claude David. 1280
p.
ISBN-99990301
OEUVRES POÉTIQUES ET THÉÂTRALES
Oeuvres poétiques : Premiers poèmes signés René
Maria [Caesar] Rilke - Poèmes épars (1884-1897) - Poèmes
extraits de cycles publiés - Christ. Onze visions - Pour me fêter
- La Princesse blanche et autres jeux - Le Chant de l'amour et de la mort
du cornette Christophe Rilke - Le Livre des images - Le Livre d'heures
- Nouveaux poèmes - Requiem - La Vie de Marie - Cinq chants - Élégies
de Duino - Les Sonnets à Orphée - Pour te fêter - Sept
poèmes phalliques - À la nuit - Extrait des papiers posthumes
du comte C. W. - Correspondance poétique avec Erika Mitterer - Poèmes
épars et fragments (1897-1926) - Dédicaces - Poèmes
en langue française. OEuvres théâtrales : Aux premiers
froids - «Maintenant et à l'heure de notre mort...»
- La Vie quotidienne [1997]. Paru en décembre 1997.