
CHAPITRE I: HISTOIRE ABRÉGÉE DE LA MORT DE JEAN CALAS
Le meurtre de Calas, commis dans Toulouse
avec le glaive de la justice, le 9 mars 1762, est un des plus singuliers
événements qui méritent l'attention de notre âge
et de la postérité. On oublie bientôt cette foule de
morts qui a péri dans des batailles sans nombre, non seulement parce
que c'est la fatalité inévitable de la guerre, mais parce
que ceux qui meurent par le sort des armes pouvaient aussi donner la mort
à leurs ennemis, et n'ont point péri sans se défendre.
Là où le danger et l'avantage sont égaux, l'étonnement
cesse, et la pitié même s'affaiblit; mais si un père
de famille innocent est livré aux mains de l'erreur, ou de la passion,
ou du fanatisme; si l'accusé n'a de défense que sa vertu:
si les arbitres de sa vie n'ont à risquer en l'égorgeant
que de se tromper; s'ils peuvent tuer impunément par un arrêt,
alors le cri public s'élève, chacun craint pour soi-même,
on voit que personne n'est en sûreté de sa vie devant un tribunal
érigé pour veiller sur la vie des citoyens, et toutes les
voix se réunissent pour demander vengeance.
Il s'agissait, dans cette étrange
affaire, de religion, de suicide, de parricide; il s'agissait de savoir
si un père et une mère avaient étranglé leur
fils pour plaire à Dieu, si un frère avait étranglé
son frère, si un ami avait étranglé son ami, et si
les juges avaient à se reprocher d'avoir fait mourir sur la roue
un père innocent, ou d'avoir épargné une mère,
un frère, un ami coupables.
Jean Calas, âgé de soixante-huit
ans, exerçait la profession de négociant à Toulouse
depuis plus de quarante années, et était reconnu de tous
ceux qui ont vécu avec lui pour un bon père. Il était
protestant, ainsi que sa femme et tous ses enfants, excepté un,
qui avait abjuré l'hérésie, et à qui le père
faisait une petite pension. Il paraissait si éloigné de cet
absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la société
qu'il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu'il avait depuis
trente ans chez lui une servante zélée catholique, laquelle
avait élevé tous ses enfants.
Un des fils de Jean Calas, nommé
Marc-Antoine, était un homme de lettres: il passait pour un esprit
inquiet, sombre, et violent. Ce jeune homme, ne pouvant réussir
ni à entrer dans le négoce, auquel il n'était pas
propre, ni à être reçu avocat, parce qu'il fallait
des certificats de catholicité qu'il ne put obtenir, résolut
de finir sa vie, et fit pressentir ce dessein à un de ses amis;
il se confirma dans sa résolution par la lecture de tout ce qu'on
a jamais écrit sur le suicide.
Enfin, un jour, ayant perdu son argent
au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son
dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune
homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses moeurs,
fils d'un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé
de Bordeaux la veille (1); il soupa
par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc-Antoine
leur fils aîné, Pierre leur second fils, mangèrent
ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon: Marc-Antoine
disparut; enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas
et lui, étant descendus, trouvèrent en bas, auprès
du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte, et son habit
plié sur le comptoir; sa chemise n'était pas seulement dérangée;
ses cheveux étaient bien peignés: il n'avait sur son corps
aucune plaie, aucune meurtrissure (2).
On passe ici tous les détails
dont les avocats ont rendu compte: on ne décrira point la douleur
et le désespoir du père et de la mère; leurs cris
furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors d'eux-mêmes,
coururent chercher des chirurgiens et la justice.
Pendant qu'ils s'acquittaient de ce
devoir, pendant que le père et la mère étaient dans
les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s'attroupe autour
de la maison. Ce peuple est superstitieux et emporté; il regarde
comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion
que lui. C'est à Toulouse qu'on remercia Dieu solennellement de
la mort de Henri III, et qu'on fit serment d'égorger le premier
qui parlerait de reconnaître le grand, le bon Henri IV. Cette ville
solennise encore tous les ans, par une procession et par des feux de joie,
le jour où elle massacra quatre mille citoyens hérétiques,
il y a deux siècles. En vain six arrêts du conseil ont défendu
cette odieuse fête, les Toulousains l'ont toujours célébrée
comme les jeux floraux.
Quelque fanatique de la populace s'écria
que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri, répété,
fut unanime en un moment; d'autres ajoutèrent que le mort devait
le lendemain faire abjuration; que sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient
étranglé par haine contre la religion catholique: le moment
d'après on n'en douta plus; toute la ville fut persuadée
que c'est un point de religion chez les protestants qu'un père et
une mère doivent assassiner leur fils dès qu'il veut se convertir.
Les esprits une fois émus ne
s'arrêtent point. On imagina que les protestants du Languedoc s'étaient
assemblés la veille; qu'ils avaient choisi, à la pluralité
des voix, un bourreau de la secte; que le choix était tombé
sur le jeune Lavaisse; que ce jeune homme, en vingt-quatre heures, avait
reçu la nouvelle de son élection, et était arrivé
de Bordeaux pour aider Jean Calas, sa femme, et leur fils Pierre, à
étrangler un ami, un fils, un frère.
Le sieur David, capitoul de Toulouse,
excité par ces rumeurs et voulant se faire valoir par une prompte
exécution, fit une procédure contre les règles et
les ordonnances. La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse, furent
mis aux fers.
On publia un monitoire non moins vicieux
que la procédure. On alla plus loin: Marc-Antoine Calas était
mort calviniste, et s'il avait attenté sur lui-même, il devait
être traîné sur la claie; on l'inhuma avec la plus grande
pompe dans l'église Saint-Etienne, malgré le curé,
qui protestait contre cette profanation.
Il y a, dans le Languedoc, quatre confréries
de pénitents, la blanche, la bleue, la grise, et la noire. Les confrères
portent un long capuce, avec un masque de drap percé de deux trous
pour laisser la vue libre: ils ont voulu engager M. le duc de Fitz-James,
commandant de la province, à entrer dans leurs corps, et il les
a refusés. Les confrères blancs firent à Marc-Antoine
Calas un service solennel, comme à un martyr. Jamais aucune Eglise
ne célébra la fête d'un martyr véritable avec
plus de pompe; mais cette pompe fut terrible. On avait élevé
au-dessus d'un magnifique catafalque un squelette qu'on faisait mouvoir,
et qui représentait Marc-Antoine Calas, tenant d'une main une palme,
et de l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hérésie,
et qui écrivait en effet l'arrêt de mort de son père.
Alors il ne manqua plus au malheureux
qui avait attenté sur soi-même que la canonisation: tout le
peuple le regardait comme un saint; quelques-uns l'invoquaient, d'autres
allaient prier sur sa tombe, d'autres lui demandaient des miracles, d'autres
racontaient ceux qu'il avait faits. Un moine lui arracha quelques dents
pour avoir des reliques durables. Une dévote, un peu sourde, dit
qu'elle avait entendu le son des cloches. Un prêtre apoplectique
fut guéri après avoir pris de l'émétique. On
dressa des verbaux de ces prodiges. Celui qui écrit cette relation
possède une attestation qu'un jeune homme de Toulouse est devenu
fou pour avoir prié plusieurs nuits sur le tombeau du nouveau saint,
et pour n'avoir pu obtenir un miracle qu'il implorait.
Quelques magistrats étaient
de la confrérie des pénitents blancs. Dès ce moment
la mort de Jean Calas parut infaillible.
Ce qui surtout prépara son supplice,
ce fut l'approche de cette fête singulière que les Toulousains
célèbrent tous les ans en mémoire d'un massacre de
quatre mille huguenots; l'année 1762 était l'année
séculaire. On dressait dans la ville l'appareil de cette solennité:
cela même allumait encore l'imagination échauffée du
peuple; on disait publiquement que l'échafaud sur lequel on rouerait
les Calas serait le plus grand ornement de la fête; on disait que
la Providence amenait elle-même ces victimes pour être sacrifiées
à notre sainte religion. Vingt personnes ont entendu ces discours,
et de plus violents encore. Et c'est de nos jours! et c'est dans un temps
où la philosophie a fait tant de progrès! et c'est lorsque
cent académies écrivent pour inspirer la douceur des moeurs!
Il semble que le fanatisme, indigné depuis peu des succès
de la raison, se débatte sous elle avec plus de rage.
Treize juges s'assemblèrent
tous les jours pour terminer le procès. On n'avait, on ne pouvait
avoir aucune preuve contre la famille; mais la religion trompée
tenait lieu de preuve. Six juges persistèrent longtemps à
condamner Jean Calas, son fils, et Lavaisse, à la roue, et la femme
de Jean Calas au bûcher. Sept autres plus modérés voulaient
au moins qu'on examinât. Les débats furent réitérés
et longs. Un des juges, convaincu de l'innocence des accusés et
de l'impossibilité du crime, parla vivement en leur faveur: il opposa
le zèle de l'humanité au zèle de la sévérité;
il devint l'avocat public des Calas dans toutes les maisons de Toulouse,
où les cris continuels de la religion abusée demandaient
le sang de ces infortunés. Un autre juge, connu par sa violence,
parlait dans la ville avec autant d'emportement contre les Calas que le
premier montrait d'empressement à les défendre. Enfin l'éclat
fut si grand qu'ils furent obligés de se récuser l'un et
l'autre; ils se retirèrent à la campagne.
Mais, par un malheur étrange,
le juge favorable aux Calas eut la délicatesse de persister dans
sa récusation, et l'autre revint donner sa voix contre ceux qu'il
ne devait point juger: ce fut cette voix qui forma la condamnation à
la roue, car il n'y eut que huit voix contre cinq, un des six juges opposés
ayant à la fin, après bien des contestations, passé
au parti le plus sévère.
Il semble que quand il s'agit d'un
parricide et de livrer un père de famille au plus affreux supplice,
le jugement devrait être unanime, parce que les preuves d'un crime
si inouï (3) devraient être
d'une évidence sensible à tout le monde: le moindre doute
dans un cas pareil doit suffire pour faire trembler un juge qui va signer
un arrêt de mort. La faiblesse de notre raison et l'insuffisance
de nos lois se font sentir tous les jours; mais dans quelle occasion en
découvre-t-on mieux la misère que quand la prépondérance
d'une seule voix fait rouer un citoyen? Il fallait, dans Athènes,
cinquante voix au-delà de la moitié pour oser prononcer un
jugement de mort. Qu'en résulte-t-il? Ce que nous savons très
inutilement, que les Grecs étaient plus sages et plus humains que
nous.
Il paraissait impossible que Jean Calas,
vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées
et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé
de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire;
il fallait absolument qu'il eût été assisté
dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par
Lavaisse, et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés
un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition
était encore aussi absurde que l'autre: car comment une servante
zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots
assassinassent un jeune homme élevé par elle pour le punir
d'aimer la religion de cette servante? Comment Lavaisse serait-il venu
exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait
la conversion prétendue? Comment une mère tendre aurait-elle
mis les mains sur son fils? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler
un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent,
sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans
des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des
habits déchirés.
Il était évident que,
si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient
également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés
d'un moment; il était évident qu'ils ne l'étaient
pas; il était évident que le père seul ne pouvait
l'être; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à
expirer sur la roue.
Le motif de l'arrêt était
aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés
pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard
faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait sous
les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent
confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à
témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses
juges.
Ils furent obligés de rendre
un second arrêt contradictoire avec le premier, d'élargir
la mère, son fils Pierre, le jeune Lavaisse, et la servante; mais
un des conseillers leur ayant fait sentir que cet arrêt démentait
l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les accusés
ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait
le parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait invinciblement
l'innocence du père de famille exécuté, ils prirent
alors le parti de bannir Pierre Calas son fils. Ce bannissement semblait
aussi inconséquent, aussi absurde que tout le reste: car Pierre
Calas était coupable ou innocent du parricide; s'il était
coupable, il fallait le rouer comme son père; s'il était
innocent, il ne fallait pas le bannir. Mais les juges, effrayés
du supplice du père et de la piété attendrissante
avec laquelle il était mort, imaginèrent de sauver leur honneur
en laissant croire qu'ils faisaient grâce au fils, comme si ce n'eût
pas été une prévarication nouvelle de faire grâce;
et ils crurent que le bannissement de ce jeune homme pauvre et sans appui,
étant sans conséquence, n'était pas une grande injustice,
après celle qu'ils avaient eu le malheur de commettre.
On commença par menacer Pierre
Calas, dans son cachot, de le traiter comme son père s'il n'abjurait
pas sa religion. C'est ce que ce jeune homme (4)
atteste par serment.
Pierre Calas, en sortant de la ville,
rencontra un abbé convertisseur qui le fit rentrer dans Toulouse;
on l'enferma dans un couvent de dominicains, et là on le contraignit
à remplir toutes les fonctions de la catholicité: c'était
en partie ce qu'on voulait, c'était le prix du sang de son père;
et la religion, qu'on avait cru venger, semblait satisfaite.
On enleva les filles à la mère;
elles furent enfermées dans un couvent. Cette femme, presque arrosée
du sang de son mari, ayant tenu son fils aîné mort entre ses
bras, voyant l'autre banni, privée de ses filles, dépouillée
de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans espérance,
et mourante de l'excès de son malheur. Quelques personnes, ayant
examiné mûrement toutes les circonstances de cette aventure
horrible, en furent si frappées qu'elles firent presser la dame
Calas, retirée dans une solitude, d'oser venir demander justice
au pied du trône. Elle ne pouvait pas alors se soutenir, elle s'éteignait;
et d'ailleurs, étant née Anglaise, transplantée dans
une province de France dès son jeune âge, le nom seul de la
ville de Paris l'effrayait. Elle s'imaginait que la capitale du royaume
devait être encore plus barbare que celle du Languedoc. Enfin le
devoir de venger la mémoire de son mari l'emporta sur sa faiblesse.
Elle arriva à Paris prête d'expirer. Elle fut étonnée
d'y trouver de l'accueil, des secours, et des larmes.
La raison l'emporte à Paris
sur le fanatisme, quelque grand qu'il puisse être, au lieu qu'en
province le fanatisme l'emporte presque toujours sur la raison.
M. de Beaumont, célèbre
avocat du parlement de Paris, prit d'abord sa défense, et dressa
une consultation qui fut signée de quinze avocats. M. Loiseau, non
moins éloquent, composa un mémoire en faveur de la famille.
M. Mariette, avocat au conseil, dressa une requête juridique qui
portait la conviction dans tous les esprits.
Ces trois généreux défenseurs
des lois et de l'innocence abandonnèrent à la veuve le profit
des éditions de leurs plaidoyers (5).
Paris et l'Europe entière s'émurent de pitié, et demandèrent
justice avec cette femme infortunée. L'arrêt fut prononcé
par tout le public longtemps avant qu'il pût être signé
par le conseil.
La pitié pénétra
jusqu'au ministère, malgré le torrent continuel des affaires,
qui souvent exclut la pitié, et malgré l'habitude de voir
des malheureux, qui peut endurcir le coeur encore davantage. On rendit
les filles à la mère. On les vit toutes les trois, couvertes
d'un crêpe et baignées de larmes, en faire répandre
à leurs juges.
Cependant cette famille eut encore
quelques ennemis, car il s'agissait de religion. Plusieurs personnes, qu'on
appelle en France dévotes (6),
dirent hautement qu'il valait mieux laisser rouer un vieux calviniste innocent
que d'exposer huit conseillers de Languedoc à convenir qu'ils s'étaient
trompés: on se servit même de cette expression: "Il y
a plus de magistrats que de Calas"; et on inférait de là
que la famille Calas devait t être immolée à l'honneur
de la magistrature. On ne songeait pas que l'honneur des juges consiste,
comme celui des autres hommes, à réparer leurs fautes. On
ne croit pas en France que le pape, assisté de ses cardinaux, soit
infaillible: on pourrait croire de même que huit juges de Toulouse
ne le sont pas. Tout le reste des gens sensés et désintéressés
disaient que l'arrêt de Toulouse sera t cassé dans toute l'Europe,
quand même des considérations particulières empêcheraient
qu'il fût cassé dans le conseil.
Tel était l'état de cette
étonnante aventure, lorsqu'elle a fait naître à des
personnes impartiales, mais sensibles, le dessein de présenter au
public quelques réflexions sur la tolérance, sur l'indulgence,
sur la commisération, que l'abbé Houtteville appelle dogme
monstrueux, dans sa déclamation ampoulée et erronée
sur des faits, et que la raison appelle l'apanage de la nature.
Ou les juges de Toulouse, entraînés
par le fanatisme de la populace, ont fait rouer un père de famille
innocent, ce qui est sans exemple; ou ce père de famille et sa femme
ont étranglé leur fils aîné, aidés dans
ce parricide par un autre fils et par un ami, ce qui n'est pas dans la
nature. Dans l'un ou dans l'autre cas, l'abus de la religion la plus sainte
a produit un grand crime. Il est donc de l'intérêt du genre
humain d'examiner si la religion doit être charitable ou barbare.
CHAPITRE II: CONSÉQUENCES DU SUPPLICE DE JEAN CALAS
Si les pénitents blancs furent
la cause du supplice d'un innocent, de la ruine totale d'une famille, de
sa dispersion et de l'opprobre qui ne devrait être attaché
qu'à l'injustice, mais qui l'est au supplice; si cette précipitation
des pénitents blancs à célébrer comme un saint
celui qu'on aurait dû traîner sur la claie, suivant nos barbares
usages, a fait rouer un père de famille vertueux; ce malheur doit
sans doute les rendre pénitents en effet pour le reste de leur vie;
eux et les juges doivent pleurer, mais non pas avec un long habit blanc
et un masque sur le visage qui cacherait leurs larmes.
On respecte toutes les confréries:
elles sont édifiantes; mais quelque grand bien qu'elles puissent
faire à l'Etat, égale-t-il ce mal affreux qu'elles ont causé?
Elles semblent instituées par le zèle qui anime en Languedoc
les catholiques contre ceux que nous nommons huguenots. On dirait qu'on
a fait voeu de haïr ses frères, car nous avons assez de religion
pour haïr et persécuter, et nous n'en avons pas assez pour
aimer et pour secourir. Et que serait-ce si ces confréries étaient
gouvernées par des enthousiastes, comme l'ont été
autrefois quelques congrégations des artisans et des messieurs,
chez lesquels on réduisait en art et en système l'habitude
d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus éloquents et savants
magistrats? Que serait-ce si on établissait dans les confréries
ces chambres obscures, appelées chambres de méditation, où
l'on faisait peindre des diables armés de cornes et de griffes,
des gouffres de flammes, des croix et des poignards, avec le saint nom
de Jésus au-dessus du tableau? Quel spectacle dans des yeux déjà
fascinés, et pour des imaginations aussi enflammées que soumises
à leurs directeurs!
Il y a eu des temps, on ne le sait
que trop, où des confréries ont été dangereuses.
Les frérots, les flagellants, ont causé des troubles. La
Ligue commença par de telles associations. Pourquoi se distinguer
ainsi des autres citoyens? S'en croyait-on plus parfait? Cela même
est une insulte au reste de la nation. Voulait-on que tous les chrétiens
entrassent dans la confrérie? Ce serait un beau spectacle que l'Europe
en capuchon et en masque, avec deux petits trous ronds au-devant des yeux!
Pense-t-on de bonne foi que Dieu préfère cet accoutrement
à un justaucorps? Il y a bien plus: cet habit est un uniforme de
controversistes, qui avertit les adversaires de se mettre sous les armes;
il peut exciter une espèce de guerre civile dans les esprits, et
elle finirait peut-être par de funestes excès si le roi et
ses ministres n'étaient aussi sages que les fanatiques sont insensés.
On sait assez ce qu'il en a coûté
depuis que les chrétiens disputent sur le dogme: le sang a coulé,
soit sur les échafauds, soit dans les batailles, dès le IV
e siècle jusqu'à nos jours. Bornons-nous ici aux guerres
et aux horreurs que les querelles de la Réforme ont excitées,
et voyons quelle en a été la source en France. Peut-être
un tableau raccourci et fidèle de tant de calamités ouvrira
les yeux de quelques personnes peu instruites, et touchera des coeurs bien
faits.
CHAPITRE III: IDÉE DE LA RÉFORME DU XVI e SIECLE
Lorsqu'à la renaissance des
lettres les esprits commencèrent à s'éclairer, on
se plaignit généralement des abus; tout le monde avoue que
cette plainte était légitime.
Le pape Alexandre VI avait acheté
publiquement la tiare, et ses cinq bâtards en partageaient les avantages.
Son fils, le cardinal duc de Borgia, fit périr, de concert avec
le pape son père, les Vitelli, les Urbino, les Gravina, les Oliveretto,
et cent autres seigneurs, pour ravir leurs domaines. Jules II, animé
du même esprit, excommunia Louis XII, donna son royaume au premier
occupant; et lui-même, le casque en tête et la cuirasse sur
le dos, mit à feu et à sang une partie de l'Italie. Léon
X, pour payer ses plaisirs, trafiqua des indulgences comme on vend des
denrées dans un marché public. Ceux qui s'élevèrent
contre tant de brigandages n'avaient du moins aucun tort dans la morale.
Voyons s'ils en avaient contre nous dans la politique.
Ils disaient que Jésus-Christ
n'ayant jamais exigé d'annates ni de réserves, ni vendu des
dispenses pour ce monde et des indulgences pour l'autre, on pouvait se
dispenser de payer à un prince étranger le prix de toutes
ces choses. Quand les annates, les procès en cour de Rome, et les
dispenses qui subsistent encore aujourd'hui, ne nous coûteraient
que cinq cent mille francs par an, il est clair que nous avons payé
depuis François Ier, en deux cent cinquante années, cent
vingt-cinq millions; et en évaluant les différents prix du
marc d'argent, cette somme en compose une d'environ deux cent cinquante
millions d'aujourd'hui. On peut donc convenir sans blasphème que
les hérétiques, en proposant l'abolition de ces impôts
singuliers dont la postérité s'étonnera, ne faisaient
pas en cela un grand mal au royaume, et qu'ils étaient plutôt
bons calculateurs que mauvais sujets. Ajoutons qu'ils étaient les
seuls qui sussent la langue grecque, et qui connussent l'Antiquité.
Ne dissimulons point que, malgré leurs erreurs, nous leur devons
le développement de l'esprit humain, longtemps enseveli dans la
plus épaisse barbarie.
Mais comme ils niaient le purgatoire,
dont on ne doit pas douter, et qui d'ailleurs rapportait beaucoup aux moines;
comme ils ne révéraient pas des reliques qu'on doit révérer,
mais qui rapportaient encore davantage; enfin comme ils attaquaient des
dogmes très respectés (7),
on ne leur répondit d'abord qu'en les faisant brûler. Le roi,
qui les protégeait et les soudoyait en Allemagne, marcha dans Paris
à la tête d'une procession après laquelle on exécuta
plusieurs de ces malheureux; et voici quelle fut cette exécution.
On les suspendait au bout d'une longue poutre qui jouait en bascule sur
un arbre debout; un grand feu était allumé sous eux, on les
y plongeait, et on les relevait alternativement: ils éprouvaient
les tourments de la mort par degrés, jusqu'à ce qu'ils expirassent
par le plus long et le plus affreux supplice que jamais ait inventé
la barbarie.
Peu de temps avant la mort de François
Ier, quelques membres du parlement de Provence, animés par des ecclésiastiques
contre les habitants de Mérindol et de Cabrières, demandèrent
au roi des troupes pour appuyer l'exécution de dix-neuf personnes
de ce pays condamnées par eux; ils en firent égorger six
mille, sans pardonner ni au sexe, ni à la vieillesse, ni à
l'enfance; ils réduisirent trente bourgs en cendres. Ces peuples,
jusqu'alors inconnus, avaient tort, sans doute, d'être nés
Vaudois; c'était leur seule iniquité. Ils étaient
établis depuis trois cents ans dans des déserts et sur des
montagnes qu'ils avaient rendus fertiles par un travail incroyable. Leur
vie pastorale et tranquille retraçait l'innocence attribuée
aux premiers âges du monde. Les villes voisines n'étaient
connues d'eux que par le trafic des fruits qu'ils allaient vendre, ils
ignoraient les procès et la guerre; ils ne se défendirent
pas: on les égorgea comme des animaux fugitifs qu'on tue dans une
enceinte (8).
Après la mort de François
Ier, prince plus connu cependant par ses galanteries et par ses malheurs
que par ses cruautés, le supplice de mille hérétiques,
surtout celui du conseiller au parlement Dubourg, et enfin le massacre
de Vassy, armèrent les persécutés, dont la secte s'était
multipliée à la lueur des bûchers et sous le fer des
bourreaux; la rage succéda à la patience; ils imitèrent
les cruautés de leurs ennemis: neuf guerres civiles remplirent la
France de carnage; une paix plus funeste que la guerre produisit la Saint-Barthélémy,
dont il n'y avait aucun exemple dans les annales des crimes.
La Ligue assassina Henri III et Henri
IV, par les mains d'un frère jacobin et d'un monstre qui avait été
frère feuillant. Il y a des gens qui prétendent que l'humanité,
l'indulgence, et la liberté de conscience, sont des choses horribles;
mais, en bonne foi, auraient-elles produit des calamités comparables?
CHAPITRE IV: SI LA TOLÉRANCE EST DANGEREUSE, ET CHEZ QUELS PEUPLES
ELLE EST PERMISE
Quelques-uns ont dit que si l'on usait
d'une indulgence paternelle envers nos frères errants qui prient
Dieu en mauvais français, ce serait leur mettre les armes à
la main; qu'on verrait de nouvelles batailles de Jarnac, de Moncontour,
de Coutras, de Dreux, de Saint-Denis, etc.: c'est ce que j'ignore, parce
que je ne suis pas un prophète; mais il me semble que ce n'est pas
raisonner conséquemment que de dire: "Ces hommes se sont soulevés
quand je leur ai fait du mal: donc ils se soulèveront quand je leur
ferai du bien."
J'oserais prendre la liberté
d'inviter ceux qui sont à la tête du gouvernement, et ceux
qui sont destinés aux grandes places, à vouloir bien examiner
mûrement si l'on doit craindre en effet que la douceur produise les
mêmes révoltes que la cruauté a fait naître;
si ce qui est arrivé dans certaines circonstances doit arriver dans
d'autres; si les temps, l'opinion, les moeurs, sont toujours les mêmes.
Les huguenots, sans doute, ont été
enivrés de fanatisme et souillés de sang comme nous; mais
la génération présente est-elle aussi barbare que
leurs pères? Le temps, la raison qui fait tant de progrès,
les bons livres, la douceur de la société, n'ont-ils point
pénétré chez ceux qui conduisent l'esprit de ces peuples?
et ne nous apercevons-nous pas que presque toute l'Europe a changé
de face depuis environ cinquante années?
Le gouvernement s'est fortifié
partout, tandis que les moeurs se sont adoucies. La police générale,
soutenue d'armées nombreuses toujours existantes, ne permet pas
d'ailleurs de craindre le retour de ces temps anarchiques, où des
paysans calvinistes combattaient des paysans catholiques enrégimentés
à la hâte entre les semailles et les moissons.
D'autres temps, d'autres soins. Il
serait absurde de décimer aujourd'hui la Sorbonne parce qu'elle
présenta requête autrefois pour faire brûler la Pucelle
d'Orléans; parce qu'elle déclara Henri III déchu du
droit de régner, qu'elle l'excommunia, qu'elle proscrivit le grand
Henri IV. On ne recherchera pas sans doute les autres corps du royaume,
qui commirent les mêmes excès dans ces temps de frénésie:
cela serait non seulement injuste; mais il y aurait autant de folie qu'à
purger tous les habitants de Marseille parce qu'ils ont eu la peste en
1720.
Irons-nous saccager Rome, comme firent
les troupes de Charles Quint, parce que Sixte Quint, en 1585, accorda neuf
ans d'indulgence à tous les Français qui prendraient les
armes contre leur souverain? Et n'est-ce pas assez d'empêcher Rome
de se porter jamais à des excès semblables?
La fureur qu'inspirent l'esprit dogmatique
et l'abus de la religion chrétienne mal entendue a répandu
autant de sang, a produit autant de désastres, en Allemagne, en
Angleterre, et même en Hollande, qu'en France: cependant aujourd'hui
la différence des religions ne cause aucun trouble dans ces Etats;
le juif, le catholique, le grec, le luthérien, le calviniste, l'anabaptiste,
le socinien, le mennonite, le morave, et tant d'autres, vivent en frères
dans ces contrées, et contribuent également au bien de la
société.
On ne craint plus en Hollande que les
disputes d'un Gomar (9) sur la prédestination
fassent trancher la tête au grand pensionnaire. On ne craint plus
à Londres que les querelles des presbytériens et des épiscopaux,
pour une liturgie et pour un surplis, répandent le sang d'un roi
sur un échafaud (10). L'Irlande
peuplée et enrichie ne verra plus ses citoyens catholiques sacrifier
à Dieu pendant deux mois ses citoyens protestants, les enterrer
vivants, suspendre les mères à des gibets, attacher les filles
au cou de leurs mères, et les voir expirer ensemble; ouvrir le ventre
des femmes enceintes, en tirer les enfants à demi formés,
et les donner à manger aux porcs et aux chiens; mettre un poignard
dans la main de leurs prisonniers garrottés, et conduire leurs bras
dans le sein de leurs femmes, de leurs pères, de leurs mères,
de leurs filles, s'imaginant en faire mutuellement des parricides, et les
damner tous en les exterminant tous. C'est ce que rapporte Rapin-Thoiras,
officier en Irlande, presque contemporain; c'est ce que rapportent toutes
les annales, toutes les histoires d'Angleterre, et ce qui sans doute ne
sera jamais imité. La philosophie, la seule philosophie, cette soeur
de la religion, a désarmé des mains que la superstition avait
si longtemps ensanglantées; et l'esprit humain, au réveil
de son ivresse, s'est étonné des excès où l'avait
emporté le fanatisme.
Nous-mêmes, nous avons en France
une province opulente où le luthéranisme l'emporte sur le
catholicisme. L'université d'Alsace est entre les mains des luthériens;
ils occupent une partie des charges municipales: jamais la moindre querelle
religieuse n'a dérangé le repos de cette province depuis
qu'elle appartient à nos rois. Pourquoi? C'est qu'on n'y a persécuté
personne. Ne cherchez point à gêner les coeurs, et tous les
coeurs seront à vous.
Je ne dis pas que tous ceux qui ne
sont point de la religion du prince doivent partager les places et les
honneurs de ceux qui sont de la religion dominante. En Angleterre, les
catholiques, regardés comme attachés au parti du prétendant,
ne peuvent parvenir aux emplois: ils payent même double taxe; mais
ils jouissent d'ailleurs de tous les droits des citoyens.
On a soupçonné quelques
évêques français de penser qu'il n'est ni de leur honneur
ni de leur intérêt d'avoir dans leur diocèse des calvinistes,
et que c'est là le plus grand obstacle à la tolérance;
je ne le puis croire. Le corps des évêques, en France, est
composé de gens de qualité qui pensent et qui agissent avec
une noblesse digne de leur naissance; ils sont charitables et généreux,
c'est une justice qu'on doit leur rendre; ils doivent penser que certainement
leurs diocésains fugitifs ne se convertiront pas dans les pays étrangers,
et que, retournés auprès de leurs pasteurs, ils pourraient
être éclairés par leurs instructions et touchés
par leurs exemples: il y aurait de l'honneur à les convertir, le
temporel n'y perdrait pas, et plus il y aurait de citoyens, plus les terres
des prélats rapporteraient.
Un évêque de Varmie, en
Pologne, avait un anabaptiste pour fermier, et un socinien pour receveur;
on lui proposa de chasser et de poursuivre l'un, parce qu'il ne croyait
pas la consubstantialité, et l'autre, parce qu'il ne baptisait son
fils qu'à quinze ans: il répondit qu'ils seraient éternellement
damnés dans l'autre monde, mais que, dans ce monde-ci, ils lui étaient
très nécessaires.
Sortons de notre petite sphère,
et examinons le reste de notre globe. Le Grand Seigneur gouverne en paix
vingt peuples de différentes religions; deux cent mille Grecs vivent
avec sécurité dans Constantinople; le muphti même nomme
et présente à l'empereur le patriarche grec; on y souffre
un patriarche latin. Le sultan nomme des évêques latins pour
quelques îles de la Grèce (11),
et voici la formule dont il se sert: "Je lui commande d'aller résider
évêque dans l'île de Chio, selon leur ancienne coutume
et leurs vaines cérémonies." Cet empire est rempli de
jacobites, de nestoriens, de monothélites; il y a des cophtes, des
chrétiens de Saint-Jean, des juifs, des guèbres, des banians.
Les annales turques ne font mention d'aucune révolte excitée
par aucune de ces religions.
Allez dans l'Inde, dans la Perse, dans
la Tartarie, vous y verrez la même tolérance et la même
tranquillité. Pierre le Grand a favorisé tous les cultes
dans son vaste empire; le commerce et l'agriculture y ont gagné,
et le corps politique n'en a jamais souffert.
Le gouvernement de la Chine n'a jamais
adopté, depuis plus de quatre mille ans qu'il est connu, que le
culte des noachides, l'adoration simple d'un seul Dieu: cependant il tolère
les superstitions de Fô. et une multitude de bonzes qui serait dangereuse
si la sagesse des tribunaux ne les avait pas toujours contenus.
Il est vrai que le grand empereur Young-tching,
le plus sage et le plus magnanime peut-être qu'ait eu la Chine, a
chassé les jésuites; mais ce n'était pas parce qu'il
était intolérant, c'était, au contraire, parce que
les jésuites l'étaient. Ils rapportent eux-mêmes, dans
leurs Lettres curieuses, les paroles que leur dit ce bon prince: "Je
sais que votre religion est intolérante; je sais ce que vous avez
fait aux Manilles et au Japon; vous avez trompé mon père,
n'espérez pas me tromper moi-même." Qu'on lise tout le
discours qu'il daigna leur tenir, on le trouvera le plus sage et le plus
clément des hommes. Pouvait-il, en effet, retenir des physiciens
d'Europe qui, sous le prétexte de montrer des thermomètres
et des éolipyles à la cour, avaient soulevé déjà
un prince du sang? Et qu'aurait dit cet empereur, s'il avait lu nos histoires,
s'il avait connu nos temps de la Ligue et de la conspiration des poudres?
C'en était assez pour lui d'être
informé des querelles indécentes des jésuites, des
dominicains, des capucins, des prêtres séculiers, envoyés
du bout du monde dans ses Etats: ils venaient prêcher la vérité,
et ils s'anathématisaient les uns les autres. L'empereur ne fit
donc que renvoyer des perturbateurs étrangers; mais avec quelle
bonté les renvoya-t-il! quels soins paternels n'eut-il pas d'eux
pour leur voyage et pour empêcher qu'on ne les insultât sur
la route! Leur bannissement même fut un exemple de tolérance
et d'humanité.
Les Japonais (12)
étaient les plus tolérants de tous les hommes: douze religions
paisibles étaient établies dans leur empire; les jésuites
vinrent faire la treizième, mais bientôt, n'en voulant pas
souffrir d'autre, on sait ce qui en résulta: une guerre civile,
non moins affreuse que celle de la Ligue, désola ce pays. La religion
chrétienne fut noyée enfin dans des flots de sang; les Japonais
fermèrent leur empire au reste du monde, et ne nous regardèrent
que comme des bêtes farouches, semblables à celles dont les
Anglais ont purgé leur île. C'est en vain que le ministre
Colbert, sentant le besoin que nous avions des Japonais, qui n'ont nul
besoin de nous, tenta d'établir un commerce avec leur empire: il
les trouva inflexibles.
Ainsi donc notre continent entier nous
prouve qu'il ne faut ni annoncer ni exercer l'intolérance.
Jetez les yeux sur l'autre hémisphère;
voyez la Caroline, dont le sage Locke fut le législateur: il suffit
de sept pères de famille pour établir un culte public approuvé
par la loi; cette liberté n'a fait naître aucun désordre.
Dieu nous préserve de citer cet exemple pour engager la France à
l'imiter! on ne le rapporte que pour faire voir que l'excès le plus
grand où puisse aller la tolérance n'a pas été
suivi de la plus légère dissension; mais ce qui est très
utile et très bon dans une colonie naissante n'est pas convenable
dans un ancien royaume.
Que dirons-nous des primitifs, que
l'on a nommés quakers par dérision, et qui, avec des usages
peut-être ridicules, ont été si vertueux et ont enseigné
inutilement la paix au reste des hommes? Ils sont en Pennsylvanie au nombre
de cent mille; la discorde. la controverse, sont ignorées dans l'heureuse
patrie qu'ils se sont faite, et le nom seul de leur ville de Philadelphie,
qui leur rappelle à tout moment que les hommes sont frères,
est l'exemple et la honte des peuples qui ne connaissent pas encore la
tolérance.
Enfin cette tolérance n'a jamais
excité de guerre civile; l'intolérance a couvert la terre
de carnage. Qu'on juge maintenant entre ces deux rivales, entre la mère
qui veut qu'on égorge son fils, et la mère qui le cède
pourvu qu'il vive!
Je ne parle ici que de l'intérêt
des nations; et en respectant, comme je le dois, la théologie, je
n'envisage dans cet article que le bien physique et moral de la société.
Je supplie tout lecteur impartial de peser ces vérités, de
les rectifier, et de les étendre. Des lecteurs attentifs, qui se
communiquent leurs pensées, vont toujours plus loin que l'auteur
(13).
CHAPITRE V: COMMENT LA TOLÉRANCE PEUT ETRE ADMISE
J'ose supposer qu'un ministre éclairé
et magnanime, un prélat humain et sage, un prince qui sait que son
intérêt consiste dans le grand nombre de ses sujets, et sa
gloire dans leur bonheur, daigne jeter les yeux sur cet écrit informe
et défectueux: il y supplée par ses propres lumières;
il se dit à lui-même: Que risquerai-je à voir la terre
cultivée et ornée par plus de mains laborieuses, les tributs
augmentés, l'Etat plus florissant?
L'Allemagne serait un désert
couvert des ossements des catholiques, évangéliques, réformés,
anabaptistes, égorgés les uns par les autres, si la paix
de Westphalie n'avait pas procuré enfin la liberté de conscience.
Nous avons des juifs à Bordeaux,
à Metz, en Alsace; nous avons des luthériens, des molinistes,
des jansénistes: ne pouvons-nous pas souffrir et contenir des calvinistes
à peu près aux mêmes conditions que les catholiques
sont tolérés à Londres? Plus il y a de sectes, moins
chacune est dangereuse; la multiplicité les affaiblit; toutes sont
réprimées par de justes lois qui défendent les assemblées
tumultueuses, les injures, les séditions, et qui sont toujours en
vigueur par la force coactive.
Nous savons que plusieurs chefs de
famille, qui ont élevé de grandes fortunes dans les pays
étrangers, sont prêts à retourner dans leur patrie;
ils ne demandent que la protection de la loi naturelle, la validité
de leurs mariages, la certitude de l'état de leurs enfants, le droit
d'hériter de leurs pères, la franchise de leurs personnes;
point de temples publics, point de droit aux charges municipales, aux dignités:
les catholiques n'en ont ni à Londres ni en plusieurs autres pays.
Il ne s'agit plus de donner des privilèges immenses, des places
de sûreté à une faction, mais de laisser vivre un peuple
paisible, d'adoucir des édits autrefois peut-être nécessaires,
et qui ne le sont plus. Ce n'est pas à nous d'indiquer au ministère
ce qu'il peut faire; il suffit de l'implorer pour des infortunés.
Que de moyens de les rendre utiles,
et d'empêcher qu'ils ne soient jamais dangereux! La prudence du ministère
et du conseil, appuyée de la force, trouvera bien aisément
ces moyens, que tant d'autres nations emploient si heureusement.
Il y a des fanatiques encore dans la
populace calviniste; mais il est constant qu'il y en a davantage dans la
populace convulsionnaire. La lie des insensés de Saint-Médard
est comptée pour rien dans la nation, celle des prophètes
calvinistes est anéantie. Le grand moyen de diminuer le nombre des
maniaques, s'il en reste, est d'abandonner cette maladie de l'esprit au
régime de la raison, qui éclaire lentement, mais infailliblement,
les hommes. Cette raison est douce, elle est humaine, elle inspire l'indulgence,
elle étouffe la discorde, elle affermit la vertu, elle rend aimable
l'obéissance aux lois, plus encore que la force ne les maintient.
Et comptera-t-on pour rien le ridicule attaché aujourd'hui à
l'enthousiasme par tous les honnêtes gens? Ce ridicule est une puissante
barrière contre les extravagances de tous les sectaires. Les temps
passés sont comme s'ils n'avaient jamais été. Il faut
toujours partir du point où l'on est, et de celui où les
nations sont parvenues.
Il a été un temps où
l'on se crut obligé de rendre des arrêts contre ceux qui enseignaient
une doctrine contraire aux catégories d'Aristote, à l'horreur
du vide, aux quiddités, et à l'universel de la part de la
chose. Nous avons en Europe plus de cent volumes de jurisprudence sur la
sorcellerie, et sur la manière de distinguer les faux sorciers des
véritables. L'excommunication des sauterelles et des insectes nuisibles
aux moissons a été très en usage, et subsiste encore
dans plusieurs rituels. L'usage est passé; on laisse en paix Aristote,
les sorciers et les sauterelles. Les exemples de ces graves démences,
autrefois si importantes, sont innombrables: il en revient d'autres de
temps en temps; mais quand elles ont fait leur effet, quand on en est rassasié,
elles s'anéantissent. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui d'être
carpocratien, ou eutychéen, ou monothélite, monophysite,
nestorien, manichéen, etc., qu'arriverait-il? On en rirait, comme
d'un homme habillé à l'antique, avec une fraise et un pourpoint.
La nation commençait à
entrouvrir les yeux lorsque les jésuites Le Tellier et Doucin fabriquèrent
la bulle Unigenitus, qu'ils envoyèrent à Rome: ils crurent
être encore dans ces temps d'ignorance où les peuples adoptaient
sans examen les assertions les plus absurdes. Ils osèrent proscrire
cette proposition, qui est d'une vérité universelle dans
tous les cas et dans tous les temps: "La crainte d'une excommunication
injuste ne doit point empêcher de faire son devoir." C'était
proscrire la raison, les libertés de l'Eglise gallicane, et le fondement
de la morale; c'était dire aux hommes: Dieu vous ordonne de ne jamais
faire votre devoir, dès que vous craindrez l'injustice. On n'a jamais
heurté le sens commun plus effrontément. Les consulteurs
de Rome n'y prirent pas garde. On persuada à la cour de Rome que
cette bulle était nécessaire, et que la nation la désirait;
elle fut signée, scellée, et envoyée: on en sait les
suites; certainement, si on les avait prévues, on aurait mitigé
la bulle. Les querelles ont été vives; la prudence et la
bonté du roi les ont enfin apaisées.
Il en est de même dans une grande
partie des points qui divisent les protestants et nous: il y en a quelques-uns
qui ne sont d'aucune conséquence; il y en a d'autres plus graves,
mais sur lesquels la fureur de la dispute est tellement amortie que les
protestants eux-mêmes ne prêchent aujourd'hui la controverse
en aucune de leurs églises.
C'est donc ce temps de dégoût,
de satiété, ou plutôt de raison, qu'on peut saisir
comme une époque et un gage de la tranquillité publique.
La controverse est une maladie épidémique qui est sur sa
fin, et cette peste, dont on est guéri, ne demande plus qu'un régime
doux. Enfin l'intérêt de l'Etat est que des fils expatriés
reviennent avec modestie dans la maison de leur père: l'humanité
le demande, la raison le conseille, et la politique ne peut s'en effrayer.
CHAPITRE VI: SI L'INTOLÉRANCE EST DE DROIT NATUREL ET DE DROIT
HUMAIN
Le droit naturel est celui que la nature
indique à tous les hommes. Vous avez élevé votre enfant,
il vous doit du respect comme à son père, de la reconnaissance
comme à son bienfaiteur. Vous avez droit aux productions de la terre
que vous avez cultivée par vos mains. Vous avez donné et
reçu une promesse, elle doit être tenue.
Le droit humain ne peut être
fondé en aucun cas que sur ce droit de nature; et le grand principe,
le principe universel de l'un et de l'autre, est, dans toute la terre:
"Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît." Or
on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait dire à
un autre: "Crois ce que je crois, et ce que tu ne peux croire, ou
tu périras." C'est ce qu'on dit en Portugal, en Espagne, à
Goa. On se contente à présent, dans quelques autres pays,
de dire: "Crois, ou je t'abhorre; crois, ou je te ferai tout le mal
que je pourrai; monstre, tu n'as pas ma religion, tu n'as donc point de
religion: il faut que tu sois en horreur à tes voisins, à
ta ville, à ta province."
S'il était de droit humain de
se conduire ainsi, il faudrait donc que le Japonais détestât
le Chinois, qui aurait en exécration le Siamois; celui-ci poursuivrait
les Gangarides, qui tomberaient sur les habitants de l'Indus; un Mogol
arracherait le coeur au premier Malabare qu'il trouverait; le Malabare
pourrait égorger le Persan, qui pourrait massacrer le Turc: et tous
ensemble se jetteraient sur les chrétiens, qui se sont si longtemps
dévorés les uns les autres.
Le droit de l'intolérance est
donc absurde et barbare: c'est le droit des tigres, et il est bien horrible,
car les tigres ne déchirent que pour manger, et nous nous sommes
exterminés pour des paragraphes.
CHAPITRE VII: SI L'INTOLÉRANCE A ÉTÉ CONNUE DES
GRECS
Les peuples dont l'histoire nous a
donné quelques faibles connaissances ont tous regardé leurs
différentes religions comme des noeuds qui les unissaient tous ensemble:
c'était une association du genre humain. Il y avait une espèce
de droit d'hospitalité entre les dieux comme entre les hommes. Un
étranger arrivait-il dans une ville, il commençait par adorer
les dieux du pays. On ne manquait jamais de vénérer les dieux
même de ses ennemis. Les Troyens adressaient des prières aux
dieux qui combattaient pour les Grecs.
Alexandre alla consulter dans les déserts
de la Libye le dieu Ammon, auquel les Grecs donnèrent le nom de
Zeus, et les Latins, de Jupiter, quoique les uns et les autres eussent
leur Jupiter et leur Zeus chez eux. Lorsqu'on assiégeait une ville,
on faisait un sacrifice et des prières aux dieux de la ville pour
se les rendre favorables. Ainsi, au milieu même de la guerre, la
religion réunissait les hommes, et adoucissait quelquefois leurs
fureurs, si quelquefois elle leur commandait des actions inhumaines et
horribles.
Je peux me tromper; mais il me paraît
que de tous les anciens peuples policés, aucun n'a gêné
la liberté de penser. Tous avaient une religion; mais il me semble
qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs dieux: ils reconnaissaient
tous un dieu suprême, mais ils lui associaient une quantité
prodigieuse de divinités inférieures; ils n'avaient qu'un
culte, mais ils permettaient une foule de systèmes particuliers.
Les Grecs, par exemple, quelque religieux
qu'ils fussent, trouvaient bon que les épicuriens niassent la Providence
et l'existence de l'âme. Je ne parle pas des autres sectes, qui toutes
blessaient les idées saines qu'on doit avoir de l'Etre créateur,
et qui toutes étaient tolérées.
Socrate, qui approcha le plus près
de la connaissance du Créateur, en porta, dit-on, la peine, et mourut
martyr de la Divinité; c'est le seul que les Grecs aient fait mourir
pour ses opinions. Si ce fut en effet la cause de sa condamnation, cela
n'est pas à l'honneur de l'intolérance, puisqu'on ne punit
que celui qui seul rendit gloire à Dieu, et qu'on honora tous ceux
qui donnaient de la Divinité les notions les plus indignes. Les
ennemis de la tolérance ne doivent pas, à mon avis, se prévaloir
de l'exemple odieux des juges de Socrate.
Il est évident d'ailleurs qu'il
fut la victime d'un parti furieux animé contre lui. Il s'était
fait des ennemis irréconciliables des sophistes, des orateurs, des
poètes, qui enseignaient dans les écoles, et même de
tous les précepteurs qui avaient soin des enfants de distinction.
Il avoue lui-même, dans son discours rapporté par Platon,
qu'il allait de maison en maison prouver à ces précepteurs
qu'ils n'étaient que des ignorants. Cette conduite n'était
pas digne de celui qu'un oracle avait déclaré le plus sage
des hommes. On déchaîna contre lui un prêtre et un conseiller
des Cinq-cents, qui l'accusèrent; j'avoue que je ne sais pas précisément
de quoi, je ne vois que du vague dans son Apologie; on lui fait dire en
général qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des
maximes contre la religion et le gouvernement. C'est ainsi qu'en usent
tous les jours les calomniateurs dans le monde; mais il faut dans un tribunal
des faits avérés, des chefs d'accusation précis et
circonstanciés: c'est ce que le procès de Socrate ne nous
fournit point; nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cent vingt
voix pour lui. Le tribunal des Cinq-cents possédait donc deux cent
vingt philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouvât ailleurs.
Enfin la pluralité fut pour la ciguë; mais aussi songeons que
les Athéniens, revenus à eux-mêmes, eurent les accusateurs
et les juges en horreur; que Mélitus, le principal auteur de cet
arrêt, fut condamné à mort pour cette injustice; que
les autres furent bannis, et qu'on éleva un temple à Socrate.
Jamais la philosophie ne fut si bien vengée ni tant honorée.
L'exemple de Socrate est au fond le plus terrible argument qu'on puisse
alléguer contre l'intolérance. Les Athéniens avaient
un autel dédié aux dieux étrangers, aux dieux qu'ils
ne pouvaient connaître. Y a-t-il une plus forte preuve non seulement
d'indulgence pour toutes les nations, mais encore de respect pour leurs
cultes?
Un honnête homme, qui n'est ennemi
ni de la raison, ni de la littérature, ni de la probité,
ni de la patrie, en justifiant depuis peu la Saint-Barthélémy,
cite la guerre des Phocéens, nommée la guerre sacrée,
comme si cette guerre avait été allumée pour le culte,
pour le dogme, pour des arguments de théologie; il s'agissait de
savoir à qui appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les
guerres. Des gerbes de blé ne sont pas un symbole de croyance; jamais
aucune ville grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs, que prétend
cet homme modeste et doux? Veut-il que nous fassions une guerre sacrée?
CHAPITRE VIII: SI LES ROMAINS ONT ÉTÉ TOLÉRANTS
Chez les anciens Romains, depuis Romulus
jusqu'aux temps où les chrétiens disputèrent avec
les prêtres de l'empire, vous ne voyez pas un seul homme persécuté
pour ses sentiments. Cicéron douta de tout, Lucrèce nia tout;
et on ne leur en fit pas le plus léger reproche. La licence même
alla si loin que Pline le Naturaliste commence son livre par nier un Dieu,
et par dire qu'il en est un, c'est le soleil. Cicéron dit, en parlant
des enfers: "Non est anus tam excors quae credat, il n'y a pas même
de vieille imbécile pour les croire." Juvénal dit: "Nec
pueri credunt (satire II, vers 152); les enfants n'en croient rien."
On chantait sur le théâtre de Rome:
Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil.
(SENEQUE, Troade; choeur à la fin du second acte.)
Rien n'est après la mort, la mort même n'est
rien.
Abhorrons ces maximes, et, tout au plus, pardonnons-les à
un peuple que les évangiles n'éclairaient pas: elles sont
fausses, elles sont impies; mais concluons que les Romains étaient
très tolérants, puisqu'elles n'excitèrent jamais le
moindre murmure.
Le grand principe du sénat et
du peuple romain était: "Deorum offensae diis curae; c'est
aux dieux seuls à se soucier des offenses faites aux dieux."
Ce peuple roi ne songeait qu'à conquérir, à gouverner
et à policer l'univers. Ils ont été nos législateurs,
comme nos vainqueurs; et jamais César, qui nous donna des fers,
des lois, et des jeux, ne voulut nous forcer à quitter nos druides
pour lui, tout grand pontife qu'il était d'une nation notre souveraine.
Les Romains ne professaient pas tous
les cultes, ils ne donnaient pas à tous la sanction publique; mais
ils les permirent tous. Ils n'eurent aucun objet matériel de culte
sous Numa, point de simulacres, point de statues; bientôt ils en
élevèrent aux dieux majorum gentium, que les Grecs leur firent
connaître. La loi des douze tables, Deos peregrinos ne colunto, se
réduisit à n'accorder le culte public qu'aux divinités
supérieures approuvées par le sénat. Isis eut un temple
dans Rome, jusqu'au temps où Tibère le démolit, lorsque
les prêtres de ce temple, corrompus par l'argent de Mundus, le firent
coucher dans le temple, sous le nom du dieu Anubis, avec une femme nommée
Pauline. Il est vrai que Josèphe est le seul qui rapporte cette
histoire; il n'était pas contemporain, il était crédule
et exagérateur. Il y a peu d'apparence que, dans un temps aussi
éclairé que celui de Tibère, une dame de la première
condition eût été assez imbécile pour croire
avoir les faveurs du dieu Anubis.
Mais que cette anecdote soit vraie
ou fausse, il demeure certain que la superstition égyptienne avait
élevé un temple à Rome avec le consentement public.
Les Juifs y commerçaient dès le temps de la guerre punique;
ils y avaient des synagogues du temps` d'Auguste, et ils les conservèrent
presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un plus grand exemple
que la tolérance était regardée par les Romains comme
la loi la plus sacrée du droit des gens?
On nous dit qu'aussitôt que les
chrétiens parurent, ils furent persécutés par ces
mêmes Romains qui ne persécutaient personne. Il me paraît
évident que ce fait est très faux; je n'en veux pour preuve
que saint Paul lui-même. Les Actes des apôtres nous apprennent
que (14), saint Paul étant
accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi mosaïque
par Jésus-Christ, saint Jacques proposa à saint Paul de se
faire raser la tête, et d'aller se purifier dans le temple avec quatre
Juifs, "afin que tout le monde sache que tout ce qu'on dit de vous
est faux, et que vous continuez à garder la loi de Moïse".
Paul, chrétien, alla donc s'acquitter
de toutes les cérémonies judaïques pendant sept jours;
mais les sept jours n'étaient pas encore écoulés quand
des Juifs d'Asie le reconnurent; et, voyant qu'il était entré
dans le temple, non seulement avec des Juifs, mais avec des Gentils, ils
crièrent à la profanation: on le saisit, on le mena devant
le gouverneur Félix, et ensuite on s'adressa au tribunal de Festus.
Les Juifs en foule demandèrent sa mort; Festus leur répondit
(15): "Ce n'est point la coutume
des Romains de condamner un homme avant que l'accusé ait ses accusateurs
devant lui, et qu'on lui ait donné la liberté de se défendre."
Ces paroles sont d'autant plus remarquables
dans ce magistrat romain qu'il paraît n'avoir eu nulle considération
pour saint Paul, n'avoir senti pour lui que du mépris: trompé
par les fausses lumières de sa raison, il le prit pour un fou; il
lui dit à lui-même qu'il était en démence (16):
Multae te litterae ad insaniam convertunt. Festus n'écouta donc
que l'équité de la loi romaine en donnant sa protection à
un inconnu qu'il ne pouvait estimer.
Voilà le Saint-Esprit lui-même
qui déclare que les Romains n'étaient pas persécuteurs,
et qu'ils étaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se soulevèrent
contre saint Paul, ce furent les Juifs. Saint Jacques, frère de
Jésus, fut lapidé par l'ordre d'un Juif saducéen,
et non d'un Romain. Les Juifs seuls lapidèrent saint Étienne
(17); et lorsque saint Paul gardait
les manteaux des exécuteurs, certes il n'agissait pas en citoyen
romain.
Les premiers chrétiens n'avaient
rien sans doute à démêler avec les Romains; ils n'avaient
d'ennemis que les Juifs, dont ils commençaient à se séparer.
On sait quelle haine implacable portent tous les sectaires à ceux
qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans les synagogues
de Rome. Suétone dit, dans la Vie de Claude (chap. XXV): Judaeos,
impulsore Christo assidue tumultuantes, Roma expulit. Il se trompait, en
disant que c'était à l'instigation de Christ: il ne pouvait
pas être instruit des détails d'un peuple aussi méprisé
à Rome que l'était le peuple juif; mais il ne se trompait
pas sur l'occasion de ces querelles. Suétone écrivait sous
Adrien, dans le second siècle; les chrétiens n'étaient
pas alors distingués des Juifs aux yeux des Romains. Le passage
de Suétone fait voir que les Romains, loin d'opprimer les premiers
chrétiens, réprimaient alors les Juifs qui les persécutaient.
Ils voulaient que la synagogue de Rome eût pour ses frères
séparés la même indulgence que le sénat avait
pour elle, et les Juifs chassés revinrent bientôt après;
ils parvinrent même aux honneurs, malgré les lois qui les
en excluaient: c'est Dion Cassius et Ulpien qui nous l'apprennent (Note
18). Est-il possible qu'après la ruine
de Jérusalem les empereurs eussent prodigué des dignités
aux Juifs, et qu'ils eussent persécuté, livré aux
bourreaux et aux bêtes, des chrétiens qu'on regardait comme
une secte de Juifs?
Néron, dit-on, les persécuta.
Tacite nous apprend qu'ils furent accusés de l'incendie de Rome,
a qu'on les abandonna à la fureur du peuple. S'agissait-il de leur
croyance dans une telle accusation? non, sans doute. Dirons-nous que les
Chinois que les Hollandais égorgèrent, il y a quelques années,
dans les faubourgs de Batavia, furent immolés à la religion?
Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible d'attribuer à
l'intolérance le désastre arrivé sous Néron
à quelques malheureux demi-juifs et demi-chrétiens (19).
CHAPITRE IX: DES MARTYRS
Il y eut dans la suite des martyrs
chrétiens. Il est bien difficile de savoir précisément
pour quelles raisons ces martyrs furent condamnés; mais j'ose croire
qu'aucun ne le fut, sous les premiers Césars, pour sa seule religion:
on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher et poursuivre
des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans le temps qu'on
permettait tous les autres?
Les Titus, les Trajan, les Antonins,
les Décius, n'étaient pas des barbares: peut-on imaginer
qu'ils auraient privé les seuls chrétiens d'une liberté
dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé accuser
d'avoir des mystères secrets, tandis que les mystères d'Isis,
ceux de Mithra, ceux de la déesse de Syrie, tous étrangers
au culte romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien
que la persécution ait eu d'autres causes, et que les haines particulières,
soutenues par la raison d'Etat, aient répandu le sang des chrétiens.
Par exemple, lorsque saint Laurent
refuse au préfet de Rome, Cornelius Secularis, l'argent des chrétiens
qu'il avait en sa garde, il est naturel que le préfet et l'empereur
soient irrités: ils ne savaient pas que saint Laurent avait distribué
cet argent aux pauvres, et qu'il avait fait une oeuvre charitable et sainte;
ils le regardèrent comme un réfractaire, et le firent périr
(20).
Considérons le martyre de saint
Polyeucte. Le condamna-t-on pour sa religion seule? Il va dans le temple,
où l'on rend aux dieux des actions de grâces pour la victoire
de l'empereur Décius; il y insulte les sacrificateurs, il renverse
et brise les autels et les statues: quel est le pays au monde où
l'on pardonnerait un pareil attentat? Le chrétien qui déchira
publiquement l'édit de l'empereur Dioclétien, et qui attira
sur ses frères la grande persécution dans les deux dernières
années du règne de ce prince, n'avait pas un zèle
selon la science, et il était bien malheureux d'être la cause
du désastre de son parti. Ce zèle inconsidéré,
qui éclata souvent et qui fut même condamné par plusieurs
Pères de l'Eglise, a été probablement la source de
toutes les persécutions.
Je ne compare point sans doute les
premiers sacramentaires aux premiers chrétiens: je ne mets point
l'erreur à côté de la vérité; mais Farel,
prédécesseur de Jean Calvin, fit dans Arles la même
chose que saint Polyeucte avait faite en Arménie. On portait dans
les rues la statue de saint Antoine l'ermite en procession; Farel tombe
avec quelques-uns des siens sur les moines qui portaient saint Antoine,
les bat, les disperse, et jette saint Antoine dans la rivière. Il
méritait la mort, qu'il ne reçut pas, parce qu'il eut le
temps de s'enfuir. S'il s'était contenté de crier à
ces moines qu'il ne croyait pas qu'un corbeau eût apporté
la moitié d'un pain à saint Antoine l'ermite, ni que saint
Antoine eût eu des conversations avec des centaures et des satyres,
il aurait mérité une forte réprimande, parce qu'il
troublait l'ordre; mais si le soir, après la procession, il avait
examiné paisiblement l'histoire du corbeau, des centaures, et des
satyres, on n'aurait rien eu à lui reprocher.
Quoi! les Romains auraient souffert
que l'infâme Antinoüs fût mis au rang des seconds dieux,
et ils auraient déchiré, livré aux bêtes, tous
ceux auxquels on n'aurait reproché que d'avoir paisiblement adoré
un juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprême (21),
un Dieu souverain, maître de tous les dieux secondaires, attesté
par cette formule: Deus optimus maximus; et ils auraient recherché
ceux qui adoraient un Dieu unique!
Il n'est pas croyable que jamais il
y eut une inquisition contre les chrétiens sous les empereurs, c'est-à-dire
qu'on soit venu chez eux les interroger sur leur croyance. On ne troubla
jamais sur cet article ni Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni bardes, ni druides,
ni philosophes. Les martyrs furent donc ceux qui s'élevèrent
contre les faux dieux. C'était une chose très sage, très
pieuse de n'y pas croire; mais enfin si, non contents d'adorer un Dieu
en esprit et en vérité, ils éclatèrent violemment
contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être,
on est forcé d'avouer qu'eux-mêmes étaient intolérants.
Tertullien, dans son Apologétique,
avoue (22) qu'on regardait les
chrétiens comme des factieux: l'accusation était injuste,
mais elle prouvait que ce n'était pas la religion seule des chrétiens
qui excitait le zèle des magistrats. Il avoue (23)
que les chrétiens refusaient d'orner leurs portes de branches de
laurier dans les réjouissances publiques pour les victoires des
empereurs: on pouvait aisément prendre cette affectation condamnable
pour un crime de lèse-majesté.
La première sévérité
juridique exercée contre les chrétiens fut celle de Domitien;
mais elle se borna à un exil qui ne dura pas une année: "Facile
coeptum repressit, restitutis etiam quos relegaverat", dit Tertullien
(chap. V). Lactance, dont le style est si emporté, convient que,
depuis Domitien jusqu'à Décius, l'Eglise fut tranquille et
florissante (24). Cette longue
paix, dit-il, fut interrompue quand cet exécrable animal Décius
opprima l'Eglise: "Exstitit enim post annos plurimos exsecrabile animal
Decius, qui vexaret Ecclesiam." (Apol., chap. IV.)
On ne veut point discuter ici le sentiment
du savant Dodwell sur le petit nombre des martyrs; mais si les Romains
avaient tant persécuté la religion chrétienne, si
le sénat avait fait mourir tant d'innocents par des supplices inusités,
s'ils avaient plongé des chrétiens dans l'huile bouillante,
s'ils avaient exposé des filles toutes nues aux bêtes dans
le cirque, comment auraient-ils laissé en paix tous les premiers
évêques de Rome? Saint Irénée ne compte pour
martyr parmi ces évoques que le seul Télesphore, dans l'an
139 de l'ère vulgaire, et on n'a aucune preuve que ce Télesphore
ait été mis à mort. Zéphirin gouverna le troupeau
de Rome pendant dix-huit années, et mourut paisiblement l'an 219.
Il est vrai que, dans les anciens martyrologes, on place presque tous les
premiers papes; mais le mot de martyre n'était pris alors que suivant
sa véritable signification: martyre voulait dire témoignage,
et non pas supplice.
Il est difficile d'accorder cette fureur
de persécution avec la liberté qu'eurent les chrétiens
d'assembler cinquante-six conciles que les écrivains ecclésiastiques
comptent dans les trois premiers siècles.
Il y eut des persécutions; mais
si elles avaient été aussi violentes qu'on le dit, il est
vraisemblable que Tertullien, qui écrivit avec tant de force contre
le culte reçu, ne serait pas mort dans son lit. On sait bien que
les empereurs ne lurent pas son Apologétique; qu'un écrit
obscur, composé en Afrique, ne parvient pas à ceux qui sont
chargés du gouvernement du monde; mais il devait être connu
de ceux qui approchaient le proconsul d'Afrique: il devait attirer beaucoup
de haine à l'auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.
Origène enseigna publiquement
dans Alexandrie, et ne fut point mis à mort. Ce même Origène,
qui parlait avec tant de liberté aux païens et aux chrétiens,
qui annonçait Jésus aux uns, qui niait un Dieu en trois personnes
aux autres, avoue expressément, dans son troisième livre
contre Celse, "qu'il y a eu très peu de martyrs, et encore
de loin à loin. Cependant, dit-il, les chrétiens ne négligent
rien pour faire embrasser leur religion par tout le monde; ils courent
dans les villes, dans les bourgs, dans les villages".
Il est certain que ces courses continuelles
pouvaient être aisément accusées de sédition
par les prêtres ennemis; et pourtant ces missions sont tolérées,
malgré le peuple égyptien, toujours turbulent, séditieux
et lâche: peuple qui avait déchiré un Romain pour avoir
tué un chat, peuple en tout temps méprisable, quoi qu'en
disent les admirateurs des pyramides (25).
Qui devait plus soulever contre lui
les prêtres et le gouvernement que saint Grégoire Thaumaturge,
disciple d'Origène? Grégoire avait vu pendant la nuit un
vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme resplendissante
de lumière: cette femme était la sainte Vierge, et ce vieillard
était saint Jean l'évangéliste. Saint Jean lui dicta
un symbole que saint Grégoire alla prêcher. Il passa, en allant
à Néocésarée, prés d'un temple où
l'on rendait des oracles et où la pluie l'obligea de passer la nuit;
il y fit plusieurs signes de croix. Le lendemain le grand sacrificateur
du temple fut étonné que les démons, qui lui répondaient
auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles; il les appela: les diables
vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient plus; ils lui apprirent qu'ils
ne pouvaient plus habiter ce temple, parce que Grégoire y avait
passé la nuit, et qu'il y avait fait des signes de croix.
Le sacrificateur fit saisir Grégoire,
qui lui répondit: "Je peux chasser les démons d'où
je veux, et les faire entrer où il me plaira. - Faites-les donc
rentrer dans mon temple", dit le sacrificateur. Alors Grégoire
déchira un petit morceau d'un volume qu'il tenait à la main,
et y traça ces paroles: "Grégoire à Satan: Je
te commande de rentrer dans ce temple." On mit ce billet sur l'autel:
les démons obéirent, et rendirent ce jour-là leurs
oracles comme à l'ordinaire; après quoi ils cessèrent,
comme on le sait.
C'est saint Grégoire de Nysse
qui rapporte ces faits dans la vie de saint Grégoire Thaumaturge.
Les prêtres des idoles devaient sans doute être animés
contre Grégoire, et, dans leur aveuglement, le déférer
au magistrat: cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution.
Il est dit dans l'histoire de saint
Cyprien qu'il fut le premier évêque de Carthage condamné
à la mort. Le martyre de saint Cyprien est de l'an 258 de notre
ère: donc pendant un très long temps aucun évêque
de Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'histoire ne nous dit
point quelles calomnies s'élevèrent contre saint Cyprien,
quels ennemis il avait, pourquoi le proconsul d'Afrique fut irrité
contre lui. Saint Cyprien écrit à Cornélius, évêque
de Rome: "Il arriva depuis peu une émotion populaire à
Carthage, et on cria par deux fois qu'il fallait me jeter aux lions."
Il est bien vraisemblable que les emportements du peuple féroce
de Carthage furent enfin cause de la mort de Cyprien; et il est bien sûr
que ce ne fut pas l'empereur Gallus qui le condamna de si loin pour sa
religion, puisqu'il laissait en paix Corneille, qui vivait sous ses yeux.
Tant de causes secrètes se mêlent
souvent à la cause apparente, tant de ressorts inconnus servent
à persécuter un homme, qu'il est impossible de démêler
dans les siècles postérieurs la source cachée des
malheurs des hommes les plus considérables, à plus forte
raison celle du supplice d'un particulier qui ne pouvait être connu
que par ceux de son parti.
Remarquez que saint Grégoire
Thaumaturge et saint Denis, évêque d'Alexandrie, qui ne furent
point suppliciés, vivaient dans le temps de saint Cyprien. Pourquoi,
étant aussi connus pour le moins que cet évêque de
Carthage, demeurèrent-ils paisibles? Et pourquoi saint Cyprien fut-il
livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba
sous des ennemis personnels et puissants, sous la calomnie, sous le prétexte
de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la religion, et que
les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté
des hommes?
Il n'est guère possible que
la seule accusation de christianisme ait fait périr saint Ignace
sous le clément et juste Trajan, puisqu'on permit aux chrétiens
de l'accompagner et de le consoler, quand on le conduisit à Rome
(26). Il y avait eu souvent des
séditions dans Antioche, ville toujours turbulente, où Ignace
était évêque secret des chrétiens: peut-être
ces séditions, malignement imputées aux chrétiens
innocents, excitèrent l'attention du gouvernement, qui fut trompé,
comme il est trop souvent arrivé.
Saint Siméon, par exemple, fut
accusé devant Sapor d'être l'espion des Romains. L'histoire
de son martyre rapporte que le roi Sapor lui proposa d'adorer le soleil;
mais on sait que les Perses ne rendaient point de culte au soleil: ils
le regardaient comme un emblème du bon principe, d'Oromase, ou Orosmade,
du Dieu créateur qu'ils reconnaissaient.
Quelque tolérant que l'on puisse
être, on ne peut s'empêcher de sentir quelque indignation contre
ces déclamateurs qui accusent Dioclétien d'avoir persécuté
les chrétiens depuis qu'il fut sur le trône; rapportons-nous-en
à Eusèbe de Césarée: son témoignage
ne peut être récusé; le favori, le panégyriste
de Constantin, l'ennemi violent des empereurs précédents,
doit en être cru quand il les justifie. Voici ses paroles (27):
"Les empereurs donnèrent longtemps aux chrétiens de
grandes marques de bienveillance; ils leur confièrent des provinces;
plusieurs chrétiens demeurèrent dans le palais; ils épousèrent
même des chrétiennes. Dioclétien prit pour son épouse
Prisca, dont la fille fut femme de Maximien Galère, etc."
Qu'on apprenne donc de ce témoignage
décisif à ne plus calomnier; qu'on juge si la persécution
excitée par Galère, après dix-neuf ans d'un règne
de clémence et de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans quelque
intrigue que nous ne connaissons pas.
Qu'on voie combien la fable de la légion
thébaine ou thébéenne, massacrée, dit-on, tout
entière pour la religion, est une fable absurde. Il est ridicule
qu'on ait fait venir cette légion d'Asie par le grand Saint-Bernard;
il est impossible qu'on l'eût appelée d'Asie pour venir apaiser
une sédition dans les Gaules, un an après que cette sédition
avait été réprimée; il n'est pas moins impossible
qu'on ait égorgé six mille hommes d'infanterie et sept cents
cavaliers dans un passage où deux cents hommes pourraient arrêter
une armée entière. La relation de cette prétendue
boucherie commence par une imposture évidente: "Quand la terre
gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le ciel se peuplait
de martyrs." Or cette aventure, comme or l'a dit, est supposée
en 286, temps où Dioclétien favorisait le plus les chrétiens,
et où l'empire romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait
épargner toutes ces discussions, c'est qu'il n'y eut jamais de légion
thébaine: les Romains étaient trop fiers et trop sensés
pour composer une légion de ces Egyptiens qui ne servaient à
Rome que d'esclaves, Verna Canopi: c'est comme s'ils avaient eu une légion
juive. Nous avons les noms des trente-deux légions qui faisaient
les principales forces de l'empire romain; assurément la légion
thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc ce conte avec les vers
acrostiches des sibylles qui prédisaient les miracles de Jésus-Christ,
et avec tant de pièces supposées qu'un faux zèle prodigua
pour abuser la crédulité.
CHAPITRE X: DU DANGER DES FAUSSES LÉGENDES ET DE LA PERSÉCUTION
Le mensonge en a trop longtemps imposé
aux hommes; il est temps qu'on connaisse le peu de vérités
qu'on peut démêler à travers ces nuages de fables qui
couvrent l'histoire romaine depuis Tacite et Suétone, et qui ont
presque toujours enveloppé les annales des autres nations anciennes.
Comment peut-on croire, par exemple,
que les Romains, ce peuple grave et sévère de qui nous tenons
nos lois, aient condamné des vierges chrétiennes, des filles
de qualité, à la prostitution? C'est bien mal connaître
l'austère dignité de nos législateurs, qui punissaient
si sévèrement les faiblesses des vestales. Les Actes sincères
de Ruinart rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux Actes de
Ruinart comme aux Actes des apôtres? Ces Actes sincères disent,
après Bollandus, qu'il y avait dans la ville d'Ancyre sept vierges
chrétiennes, d'environ soixante et dix ans chacune, que le gouverneur
Théodecte les condamna à passer par les mains des jeunes
gens de la ville; mais que ces vierges ayant été épargnées,
comme de raison, il les obligea de servir toutes nues aux mystères
de Diane, auxquels pourtant on n'assista jamais qu'avec un voile. Saint
Théodote, qui, à la vérité, était cabaretier,
mais qui n'en était pas moins zélé, pria Dieu ardemment
de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur qu'elles ne succombassent
à la tentation. Dieu l'exauça; le gouverneur les fit jeter
dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent aussitôt à
Théodote, et le prièrent de ne pas souffrir que leurs corps
fussent mangés des poissons; ce furent leurs propres paroles.
Le saint cabaretier et ses compagnons
allèrent pendant la nuit au bord du lac gardé par des soldats;
un flambeau céleste marcha toujours devant eux, et quand ils furent
au lieu où étaient les gardes, un cavalier céleste,
armé de toutes pièces, poursuivit ces gardes la lance à
la main. Saint Théodote retira du lac les corps des vierges: il
fut mené devant le gouverneur, et le cavalier céleste n'empêcha
pas qu'on ne lui tranchât la tête. Ne cessons de répéter
que nous vénérons les vrais martyrs, mais qu'il est difficile
de croire cette histoire de Bollandus et de Ruinart.
Faut-il rapporter ici le conte du jeune
saint Romain? On le jeta dans le feu, dit Eusèbe, et des Juifs qui
étaient présents insultèrent à Jésus-Christ
qui laissait brûler ses confesseurs, après que Dieu avait
tiré Sidrach, Misach, et Abdenago, de la fournaise ardente. A peine
les Juifs eurent-ils parlé que saint Romain sortit triomphant du
bûcher: l'empereur ordonna qu'on lui pardonnât, et dit au juge
qu'il ne voulait rien avoir à démêler avec Dieu; étranges
paroles pour Dioclétien! Le juge, malgré l'indulgence de
l'empereur, commanda qu'on coupât la langue à saint Romain,
et, quoiqu'il eût des bourreaux, il fit faire cette opération
par un médecin. Le jeune Romain, né bègue, parla avec
volubilité dès qu'il eut la langue coupée. Le médecin
essuya une réprimande, et, pour montrer que l'opération était
faite selon les règles de l'art, il prit un passant et lui coupa
juste autant de langue qu'il en avait coupé à saint Romain,
de quoi le passant mourut sur-le-champ: car, ajoute savamment l'auteur,
l'anatomie nous apprend qu'un homme sans langue ne saurait vivre. En vérité,
si Eusèbe a écrit de pareilles fadaises, si on ne les a point
ajoutées à ses écrits, quel fond peut-on faire sur
son Histoire?
On nous donne le martyre de sainte
Félicité et de ses sept enfants, envoyés, dit-on,
à la mort par le sage et pieux Antonin, sans nommer l'auteur de
la relation.
Il est bien vraisemblable que quelque
auteur plus zélé que vrai a voulu imiter l'histoire des Maccabées.
C'est ainsi que commence la relation: "Sainte Félicité
était romaine, elle vivait sous le règne d'Antonin";
il est clair, par ces paroles, que l'auteur n'était pas contemporain
de sainte Félicité. Il dit que le préteur les jugea
sur son tribunal dans le champ de Mars; mais le préfet de Rome tenait
son tribunal au Capitole, et non au champ de Mars, qui, après avoir
servi à tenir les comices, servait alors aux revues des soldats,
aux courses, aux jeux militaires: cela seul démontre la supposition.
Il est dit encore qu'après le
jugement, l'empereur commit à différents juges le soin de
faire exécuter l'arrêt: ce qui est entièrement contraire
à toutes les formalités de ces temps-là et à
celles de tous les temps.
Il y a de même un saint Hippolyte,
que l'on suppose traîné par des chevaux, comme Hippolyte,
fils de Thésée. Ce supplice ne fut jamais connu des anciens
Romains, et la seule ressemblance du nom a fait inventer cette fable.
Observez encore que dans les relations
des martyres, composées uniquement par les chrétiens mêmes,
on voit presque toujours une foule de chrétiens venir librement
dans la prison du condamné, le suivre au supplice, recueillir son
sang, ensevelir son corps, faire des miracles avec les reliques. Si c'était
la religion seule qu'on eût persécutée, n'aurait-on
pas immolé ces chrétiens déclarés qui assistaient
leurs frères condamnés, et qu'on accusait d'opérer
des enchantements avec les restes des corps martyrisés? Ne les aurait-on
pas traités comme nous avons traité les vaudois, les albigeois,
les hussites, les différentes sectes des protestants? Nous les avons
égorgés, brûlés en foule, sans distinction ni
d'âge ni de sexe. Y a-t-il, dans les relations avérées
des persécutions anciennes, un seul trait qui approche de la Saint-Barthélémy
et des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui ressemble à
la fête annuelle qu'on célèbre encore dans Toulouse,
fête cruelle, fête abolissable à jamais, dans laquelle
un peuple entier remercie Dieu en procession, et se félicite d'avoir
égorgé, il y a deux cents ans, quatre mille de ses concitoyens?
Je le dis avec horreur, mais avec vérité:
c'est nous, chrétiens, c'est nous qui avons été persécuteurs,
bourreaux, assassins! Et de qui? de nos frères. C'est nous qui avons
détruit cent villes, le crucifix ou la Bible à la main, et
qui n'avons cessé de répandre le sang et d'allumer des bûchers,
depuis le règne de Constantin jusqu'aux fureurs des cannibales qui
habitaient les Cévennes: fureurs qui, grâces au ciel, ne subsistent
plus aujourd'hui.
Nous envoyons encore quelquefois à
la potence de pauvres gens du Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban.
Nous avons pendu, depuis 1745, huit personnages de ceux qu'on appelle prédicants
ou ministres de l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié
Dieu pour le roi en patois, et d'avoir donné une goutte de vin et
un morceau de pain levé à quelques paysans imbéciles.
On ne sait rien de cela dans Paris, où le plaisir est la seule chose
importante, où l'on ignore tout ce qui se passe en province et chez
les étrangers. Ces procès se font en une heure, et plus vite
qu'on ne juge un déserteur. Si le roi en était instruit,
il ferait grâce.
On ne traite ainsi les prêtres
catholiques en aucun pays protestant. Il y a plus de cent prêtres
catholiques en Angleterre et en Irlande; on les connaît, on les a
laissés vivre très paisiblement dans la dernière guerre.
Serons-nous toujours les derniers à
embrasser les opinions saines des autres nations? Elles se sont corrigées:
quand nous corrigerons-nous? Il a fallu soixante ans pour nous faire adopter
ce que Newton avait démontré; nous commençons à
peine à oser; sauver la vie à nos enfants par l'inoculation;
nous ne pratiquons que depuis très peu de temps les vrais principes
de l'agriculture; quand commencerons-nous à pratiquer les vrais
principes de l'humanité? et de quel front pouvons-nous reprocher
aux païens d'avoir fait des martyrs, tandis que nous avons été
coupables de la même cruauté dans les mêmes circonstances?
Accordons que les Romains ont fait
mourir une multitude de chrétiens pour leur seule religion: en ce
cas, les Romains ont été très condamnables. Voudrions-nous
commettre la même injustice? Et quand nous leur reprochons d'avoir
persécuté, voudrions-nous être persécuteurs?
S'il se trouvait quelqu'un assez dépourvu
de bonne foi, ou assez fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous
développer nos erreurs et nos fautes? pourquoi détruire nos
faux miracles et nos fausses légendes? Elles sont l'aliment de la
piété de plusieurs personnes; il y a des erreurs nécessaires;
n'arrachez pas du corps un ulcère invétéré
qui entraînerait avec lui la destruction du corps, voici ce que je
lui répondrais.
Tous ces faux miracles par lesquels
vous ébranlez la foi qu'on doit aux véritables, toutes ces
légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de
l'Evangile, éteignent la religion dans les coeurs; trop de personnes
qui veulent s'instruire, et qui n'ont pas le temps de s'instruire assez,
disent: Les maîtres de ma religion m'ont trompé, il n'y a
donc point de religion; il vaut mieux se jeter dans les bras de la nature
que dans ceux de l'erreur; j'aime mieux dépendre de la loi naturelle
que des inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus
loin: ils voient que l'imposture leur a mis un frein, et ils ne veulent
pas même du frein de la vérité, ils penchent vers l'athéisme;
on devient dépravé parce que d'autres ont été
fourbes et cruels.
Voilà certainement les conséquences
de toutes les fraudes pieuses et de toutes les superstitions. Les hommes
d'ordinaire ne raisonnent qu'à demi; c'est un très mauvais
argument que de dire: Voragine, l'auteur de La Légende dorée,
et le jésuite Ribadeneira, compilateur de La Fleur des saints, n'ont
dit que des sottises: donc il n'y a point de Dieu; les catholiques ont
égorgé un certain nombre de huguenots, et les huguenots à
leur tour ont assassiné un certain nombre de catholiques: donc il
n'y a point de Dieu; on s'est servi de la confession, de la communion,
et de tous les sacrements, pour commettre les crimes les plus horribles:
donc il n'y a point de Dieu. Je conclurais au contraire: donc il y a un
Dieu qui, après cette vie passagère, dans laquelle nous l'avons
tant méconnu, et tant commis de crimes en son nom, daignera nous
consoler de tant d'horribles malheurs: car, à considérer
les guerres de religion, les quarante schismes des papes, qui ont presque
tous été sanglants; les impostures, qui ont presque toutes
été funestes; les haines irréconciliables allumées
par les différentes opinions; à voir tous les maux qu'a produits
le faux zèle, les hommes ont eu longtemps leur enfer dans cette
vie.
CHAPITRE XI: ABUS DE L'INTOLÉRANCE
Mais quoi! sera-t-il permis à
chaque citoyen de ne croire que sa raison, et de penser ce que cette raison
éclairée ou trompée lui dictera? Il le faut bien (28),
pourvu qu'il ne trouble point l'ordre: car il ne dépend pas de l'homme
de croire ou de ne pas croire, mais il dépend de lui de respecter
les usages de sa patrie; et si vous disiez que c'est un crime de ne pas
croire à la religion dominante, vous accuseriez donc vous-même
les premiers chrétiens vos pères, et vous justifieriez ceux
que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.
Vous répondez que la différence
est grande, que toutes les religions sont les ouvrages des hommes, et que
l'Eglise catholique, apostolique et romaine, est seule l'ouvrage de Dieu.
Mais en bonne foi, parce que notre religion est divine doit-elle régner
par la haine, par les fureurs, par les exils, par l'enlèvement des
biens, les prisons, les tortures, les meurtres, et par les actions de grâces
rendues à Dieu pour ces meurtres? Plus la religion chrétienne
est divine, moins il appartient à l'homme de la commander; si Dieu
l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous savez que l'intolérance
ne produit que des hypocrites ou des rebelles: quelle funeste alternative!
Enfin voudriez-vous soutenir par des bourreaux la religion d'un Dieu que
des bourreaux ont fait périr, et qui n'a prêché que
la douceur et la patience?
Voyez, je vous prie, les conséquences
affreuses du droit de l'intolérance. S'il était permis de
dépouiller de ses biens, de jeter dans les cachots, de tuer un citoyen
qui, sous un tel degré de latitude, ne professerait pas la religion
admise sous ce degré, quelle exception exempterait les premiers
de l'Etat des mêmes peines? La religion lie également le monarque
et les mendiants: aussi plus de cinquante docteurs ou moines ont affirmé
cette horreur monstrueuse qu'il était permis de déposer,
de tuer les souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise dominante;
et les parlements du royaume n'ont cessé de proscrire ces abominables
décisions d'abominables théologiens (29).
Le sang de Henri le Grand fumait encore
quand le parlement de Paris donna un arrêt qui établissait
l'indépendance de la couronne comme une loi fondamentale. Le cardinal
Duperron, qui devait la pourpre à Henri le Grand, s'éleva,
dans les états de 1614, contre l'arrêt du parlement, et le
fit supprimer. Tous les journaux du temps rapportent les termes dont Duperron
se servit dans ses harangues: "Si un prince se faisait arien, dit-il,
on serait bien obligé de le déposer."
Non assurément, monsieur le
cardinal. On veut bien adopter votre supposition chimérique qu'un
de nos rois, ayant lu l'histoire des conciles et des pères, frappé
d'ailleurs de ces paroles: Mon père est plus grand que moi, les
prenant trop à la lettre et balançant entre le concile de
Nicée et celui de Constantinople, se déclarât pour
Eusèbe de Nicomédie: je n'en obéirai pas moins à
mon roi, je ne me croirai pas moins lié par le serment que je lui
ai fait; et si vous osiez vous soulever contre lui, et que je fusse un
de vos juges, je vous déclarerais criminel de lèse-majesté.
Duperron poussa plus loin la dispute,
et je l'abrège. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces chimères
révoltantes; je me bornerai à dire, avec tous les citoyens,
que ce n'est point parce que Henri IV fut sacré à Chartres
qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit incontestable
de la naissance donnait la couronne à ce prince, qui la méritait
par son courage et par sa bonté.
Qu'il soit donc permis de dire que
tout citoyen doit hériter, par le même droit, des biens de
son père, et qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en être
privé, et d'être traîné au gibet, parce qu'il
sera du sentiment de Ratram contre Paschase Ratbert, et de Bérenger
contre Scot.
On sait que tous nos dogmes n'ont pas
toujours été clairement expliqués et universellement
reçus dans notre Eglise. Jésus-Christ ne nous ayant point
dit comment procédait le Saint-Esprit, l'Eglise latine crut longtemps
avec la grecque qu'il ne procédait que du Père: enfin elle
ajouta au symbole qu'il procédait aussi du Fils. Je demande si,
le lendemain de cette décision, un citoyen qui s'en serait tenu
au symbole de la veille eût été digne de mort? La cruauté,
l'injustice, seraient-elles moins grandes de punir aujourd'hui celui qui
penserait comme on pensait autrefois? Etait-on coupable, du temps d'Honorius
Ier, de croire que Jésus n'avait pas deux volontés?
Il n'y a pas longtemps que l'immaculée
conception est établie: les dominicains n'y croient pas encore.
Dans quel temps les dominicains commenceront-ils à mériter
des peines dans ce monde et dans l'autre?
Si nous devons apprendre de quelqu'un
à nous conduire dans nos disputes interminables, c'est certainement
des apôtres et des évangélistes. Il y avait de quoi
exciter un schisme violent entre saint Paul et saint Pierre. Paul dit expressément
dans son Epître aux Galates qu'il résista en face à
Pierre parce que Pierre était répréhensible, parce
qu'il usait de dissimulation aussi bien que Barnabé, parce qu'ils
mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de Jacques, et qu'ensuite
ils se retirèrent secrètement, et se séparèrent
des Gentils de peur d'offenser les circoncis. "Je vis, ajoute-t-il,
qu'ils ne marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas:
Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, et non comme les Juifs, pourquoi
obligez-vous les Gentils à judaïser?"
C'était là un sujet de
querelle violente. Il s'agissait de savoir si les nouveaux chrétiens
judaïseraient ou non. Saint Paul alla dans ce temps-là même
sacrifier dans le temple de Jérusalem. On sait que les quinze premiers
évêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui
observèrent le sabbat, et qui s'abstinrent des viandes défendues.
Un évêque espagnol ou portugais qui se ferait circoncire,
et qui observerait le sabbat, serait brûlé dans un autodafé.
Cependant la paix ne fut altérée, pour cet objet fondamental,
ni parmi les apôtres, ni parmi les premiers chrétiens.
Si les évangélistes avaient
ressemblé aux écrivains modernes, ils avaient un champ bien
vaste pour combattre les uns contre les autres. Saint Matthieu compte vingt-huit
générations depuis David jusqu'à Jésus; saint
Luc en compte quarante et une, et ces générations sont absolument
différentes. On ne voit pourtant nulle dissension s'élever
entre les disciples sur ces contrariétés apparentes, très
bien conciliées par plusieurs Pères de l'Eglise. La charité
ne fut point blessée, la paix fut conservée. Quelle plus
grande leçon de nous tolérer dans nos disputes, et de nous
humilier dans tout ce que nous n'entendons pas!
Saint Paul, dans son Epître à
quelques juifs de Rome convertis au christianisme, emploie toute la fin
du troisième chapitre à dire que la seule foi glorifie, et
que les oeuvres ne justifient personne. Saint Jacques, au contraire, dans
son Epître aux douze tribus dispersées par toute la terre,
chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans
les oeuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes communions
parmi nous, et ce qui ne divisa point les apôtres.
Si la persécution contre ceux
avec qui nous disputons était une action sainte, il faut avouer
que celui qui aurait fait tuer le plus d'hérétiques serait
le plus grand saint du paradis. Quelle figure y ferait un homme qui se
serait contenté de dépouiller ses frères, et de les
plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en
aurait massacré des centaines le jour de la Saint-Barthélémy?
En voici la preuve.
Le successeur de saint Pierre et son
consistoire ne peuvent errer; ils approuvèrent, célébrèrent,
consacrèrent, l'action de la Saint-Barthélémy: donc
cette action était très sainte; donc de deux assassins égaux
en piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre
femmes grosses huguenotes doit être élevé en gloire
du double de celui qui n'en aura éventré que douze. Par la
même raison, les fanatiques des Cévennes devaient croire qu'ils
seraient élevés en gloire à proportion du nombre des
prêtres, des religieux, et des femmes catholiques qu'ils auraient
égorgés. Ce sont là d'étranges titres pour
la gloire éternelle.
CHAPITRE XII: SI L'INTOLÉRANCE FUT DE DROIT DIVIN DANS LE JUDAISME,
ET SI ELLE FUT TOUJOURS MISE EN PRATIQUE
On appelle, je crois, droit divin les
préceptes que Dieu a donnés lui-même. Il voulut que
les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des laitues, et que les convives
le mangeassent debout, un bâton à la main, en commémoration
du Phasé; il ordonna que la consécration du grand prêtre
se ferait en mettant du sang à son oreille droite, à sa main
droite et à son pied droit, coutumes extraordinaires pour nous,
mais non pas pour l'Antiquité; il voulut qu'on chargeât le
bouc Hazazel des iniquités du peuple; il défendit qu'on se
nourrît (30) de poissons
sans écailles, de porcs, de lièvres, de hérissons,
de hiboux, de griffons, d'ixions, etc.
Il institua les fêtes, les cérémonies.
Toutes ces choses, qui semblaient arbitraires aux autres nations, et soumises
au droit positif, à l'usage, étant commandées par
Dieu même, devenaient un droit divin pour les Juifs, comme tout ce
que Jésus-Christ, fils de Marie, fils de Dieu, nous a commandé,
est de droit divin pour nous.
Gardons-nous de rechercher ici pourquoi
Dieu a substitué une loi nouvelle à celle qu'il avait donnée
à Moïse, et pourquoi il avait commandé à Moïse
plus de choses qu'au patriarche Abraham, et plus à Abraham qu'à
Noé (31). Il semble qu'il
daigne se proportionner aux temps et à la population du genre humain:
c'est une gradation paternelle; mais ces abîmes sont trop profonds
pour notre débile vue. Tenons-nous dans les bornes de notre sujet;
voyons d'abord ce qu'était l'intolérance chez les Juifs.
Il est vrai que, dans l'Exode, les
Nombres, le Lévitique, le Deutéronome, il y a des lois très
sévères sur le culte, et des châtiments plus sévères
encore. Plusieurs commentateurs ont de la peine à concilier les
récits de Moïse avec les passages de Jérémie
et d'Amos, et avec le célèbre discours de saint Etienne,
rapporté dans les Actes des apôtres. Amos dit (32)
que les Juifs adorèrent toujours dans le désert Moloch, Rempham,
et Kium. Jérémie dit expressément (33)
que Dieu ne demanda aucun sacrifice à leurs pères quand ils
sortirent d'Egypte. Saint Etienne, dans son discours aux Juifs, s'exprime
ainsi: "Ils adorèrent l'armée du ciel (34);
ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le désert pendant
quarante ans; ils portèrent le tabernacle du dieu Moloch, et l'astre
de leur dieu Rempham."
D'autres critiques infèrent
du culte de tant de dieux étrangers que ces dieux furent tolérés
par Moïse, et ils citent en preuves ces paroles du Deutéronome
(35): "Quand vous serez dans
la terre de Chanaan, vous ne ferez point comme nous faisons aujourd'hui,
où chacun fait ce qui lui semble bon (36)."
Ils appuient leur sentiment sur ce
qu'il n'est parlé d'aucun acte religieux du peuple dans le désert:
point de pâque célébrée, point de pentecôte,
nulle mention qu'on ait célébré la fête des
tabernacles, nulle prière publique établie; enfin la circoncision,
ce sceau de l'alliance de Dieu avec Abraham, ne fut point pratiquée.
Ils se prévalent encore de l'histoire
de Josué. Ce conquérant dit aux Juifs (37):
"L'option vous est donnée: choisissez quel parti il vous plaira,
ou d'adorer les dieux que vous avez servis dans le pays des Amorrhéens,
ou ceux que vous avez reconnus en Mésopotamie." Le peuple répond:
"Il n'en sera pas ainsi, nous servirons Adonaï." Josué
leur répliqua: "Vous avez choisi vous-mêmes; ôtez
donc du milieu de vous les dieux étrangers." Ils avaient donc
eu incontestablement d'autres dieux qu'Adonaï sous Moïse.
Il est très inutile de réfuter
ici les critiques qui pensent que le Pentateuque ne fut pas écrit
par Moïse; tout a été dit dès longtemps sur cette
matière; et quand même quelque petite partie des livres de
Moïse aurait été écrite du temps des juges ou
des pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirés et moins divins.
C'est assez, ce me semble, qu'il soit
prouvé par la sainte Ecriture que, malgré la punition extraordinaire
attirée aux Juifs par le culte d'Apis, ils conservèrent longtemps
une liberté entière: peut-être même que le massacre
que fit Moïse de vingt-trois mille hommes pour le veau érigé
par son frère lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par la rigueur,
et qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du peuple
pour les dieux étrangers.
Lui-même (38)
semble bientôt transgresser la loi qu'il a donnée. Il a défendu
tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même
exception à la loi se trouve depuis dans le temple de Salomon: ce
prince fait sculpter douze boeufs qui soutiennent le grand bassin du temple;
des chérubins sont posés dans l'arche; ils ont une tête
d'aigle et une tête de veau; et c'est apparemment cette tête
de veau mal faite, trouvée dans le temple par des soldats romains,
qui fit croire longtemps que les Juifs adoraient un âne.
En vain le culte des dieux étrangers
est défendu; Salomon est paisiblement idolâtre. Jéroboam,
à qui Dieu donna dix parts du royaume, fait ériger deux veaux
d'or, et règne vingt-deux ans, en réunissant en lui les dignités
de monarque et de pontife. Le petit royaume de Juda dresse sous Roboam
des autels étrangers et des statues. Le saint roi Asa ne détruit
point les hauts lieux (39). Le
grand prêtre Urias érige dans le temple, à la place
de l'autel des holocaustes, un autel du roi de Syrie (40).
On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la religion. Je sais que la
plupart des rois juifs s'exterminèrent, s'assassinèrent les
uns les autres; mais ce fut toujours pour leur intérêt, et
non pour leur croyance.
Il est vrai (41)
que parmi les prophètes il y en eut qui intéressèrent
le ciel à leur vengeance: Elie fit descendre le feu céleste
pour consumer les prêtres de Baal; Elisée fit venir des ours
pour dévorer quarante-deux petits enfants qui l'avaient appelé
tête chauve; mais ce sont des miracles rares, et des faits qu'il
serait un peu dur de vouloir imiter.
On nous objecte encore que le peuple juif fut très ignorant et très barbare. Il est dit (42) que, dans la guerre qu'il fit aux Madianites (43), Moïse ordonna de tuer tous les enfants mâles et toutes les mères, et de partager le butin. Les vainqueurs trouvèrent dans le camp 675000 brebis, 72000 boeufs, 61000 ânes, et 32000 jeunes filles; il