Pourquoi les Européens ont-ils tant de couleurs des cheveux et des yeux ?
PETER FROST
Université Laval (Canada)
La plupart des gens ne possède qu'une seule couleur des cheveux et qu'une seule couleur des yeux. Cependant, les Européens font exception : leurs cheveux sont noirs mais aussi bruns, blonds, dorés ou roux; leurs yeux sont bruns mais aussi bleus, gris, noisette ou verts. Cette diversité atteint son maximum dans une zone centrée sur les pays baltes et couvrant le nord et l'est de l'Europe. À mesure qu'on quitte cette zone, en allant vers le sud ou l'est, on remarque un retour rapide à la norme humaine : les cheveux deviennent uniformément noirs et les yeux uniformément bruns.
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Pourquoi cette diversité de couleurs ? Et pourquoi seulement en Europe ? D'aucuns y voient un effet secondaire du blanchissement de la peau (pour assurer suffisamment de vitamine D aux latitudes boréales). Pourtant, la couleur de la peau semble peu influencée par les divers allèles contrôlant la couleur des cheveux ou celle des yeux, à part les cas des cheveux roux et des yeux bleus. Certains allèles n'y exercent aucun effet (Duffy et al. 2004; Sturm et Frudakis 2004).
D'autres y voient les traces d'un métissage avec les Néandertaliens. Cependant, selon l'ADN qu'on a pu récupérer, aucune continuité génétique n'est discernable entre les derniers Néandertaliens et les premiers humains modernes en Europe. Peut-être qu'il y a eu entre les deux groupes un certain flux génétique, mais certes pas assez pour expliquer le nombre élevé d'Européens qui n'ont ni les cheveux noirs ni les yeux bruns.
D'autres encore prônent une cause aléatoire : dérive génétique, effets fondateurs, relaxation de sélection naturelle, etc. Mais ces moyens n'auraient pu produire autant de variété pigmentaire dans les 35 000 ans que les humains modernes habitent l'Europe. Les Européens possèdent, à eux seuls, au moins 7 allèles du gène contrôlant la couleur des cheveux (MC1R) et probablement autant de celui contrôlant la couleur des yeux (OCA2) (Rana et al. 1999). Si nous prenons l'hypothèse d'une relaxation de sélection, il faudrait presque un million d'années pour accumuler autant de diversité (Harding et al. 2000; Templeton 2002). D'ailleurs, il est curieux que la même sorte de diversification s'est produite à deux gènes différents, dont le seul point commun serait celui de colorer un attribut du visage (Frost 2006; Makova & Norton 2005).
Donc, il semble qu'une cause non aléatoire ait ciblé les cheveux et les yeux, et ce en tant que caractères visibles. Mais pourquoi ? Et comment ? Pour certains, dont le généticien Luigi L. Cavalli-Sforza, la réponse passe par la sélection sexuelle. Ce mode de sélection s'intensifie lorsque, parmi les individus prêts à s'accoupler, les mâles sont plus nombreux que les femelles ou vice versa, ce qui oblige le sexe en abondance à rivaliser pour les attentions de l'autre sexe. Il en résulte les mêmes stratégies qu'un publicitaire élabore pour accrocher des clients, dont l'utilisation des couleurs vives ou singulières.
![]() Guppies mâles (Poecilia reticulata) pris dans une seule matinée et d'un seul ruisseau (Brooks 2002). C'est surtout chez le guppy et la drosophile qu'on étudie l'attirance sexuelle que suscite une couleur vive et rare, mais d'autres espèces présentent également ce phénomène, ainsi que la diversification phénotypique qui en résulte. De plus, certaines espèces d'oiseaux manifestent un polymorphisme de couleurs sans qu'on sache pourquoi. Peu importe la cause, cette diversification de couleurs vives est assez inhabituelle dans le règne animal, étant empêchée dans deux situations fréquentes : a) une prédation élevée, laquelle pénalise les traits à couleurs vives en général ; b) une cohabitation géographique avec une ou plusieurs espèces apparentées. Dans cette dernière situation, les traits polymorphiques semblent gêner la reconnaissance de sa propre espèce, ce qui augmente le risque d'hybridation (Hughes et al. 1999) pour en savoir plus, encore plus.
Couleurs des yeux humains (Sturm et Frudakis 2004) |
Ainsi, chez les diverses
espèces, c'est surtout la sélection sexuelle qui
produit les traits à couleurs vives. Parfois, il en
résulte un « polymorphisme de couleurs »
(voir encadré). Car ce n'est pas seulement une couleur
vive qui attire l'attention d'un partenaire potentiel,
mais aussi une couleur rare qui sort de l'ordinaire. Or,
par le fait même de favoriser le succès reproducteur,
cette couleur se multiplie dans la population ;
l'attirance sexuelle s'oriente alors vers des variantes
moins fréquentes et plus accrocheuses. Ainsi, la
diversité de couleurs tend à se maximiser (Brooks 2002;
Frost 2006; Hughes
et al. 1999). Afin de démontrer cet effet chez l'espèce humaine, le biologiste américain Thomas Thelen (1983) avait d'abord préparé trois séries de diapos montrant des femmes attirantes : la première présentait des nombres égaux de brunes et de blondes ; la deuxième 1 brune pour 5 blondes ; et la troisième 1 brune pour 11 blondes. Il demandait ensuite à des hommes de choisir, pour chaque série, la femme qu'ils voudraient épouser. Résultat : plus les brunes étaient rares dans une série, plus les hommes en choisissaient une. Cette tendance est également démontrée dans une étude de Gene Expression (2008) qui a constaté une surreprésentation des blondes et des brunes foncées sur la page couverture de Maxim par rapport à la population blanche des États-Unis. Il y avait inversement une sous-représentation des femmes aux cheveux brun clair, qui sont les plus répandues dans la vie. Donc, chez l'humain, une couleur vive semble perdre son attrait à mesure qu'elle perd sa rareté. C'est peut-être pourquoi la couleur des cheveux et celle des yeux se sont diversifiées dans notre espèce.
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Mais pourquoi chez les Européens et pas ailleurs ? Peut-être parce que la sélection sexuelle y était plus forte qu'ailleurs, surtout pendant la longue période où ceux-ci vivaient de la chasse et de la cueillette.
Chez les chasseurs-cueilleurs de nos jours, le rapport numérique entre hommes seuls et femmes seules se déséquilibre le plus dans l'environnement de type « steppe-toundra » où presque toute la biomasse comestible prend la forme des herbivores grégaires et migratoires (caribous, rennes, boeufs musqués, etc.). D'une part, les hommes subissent une mortalité élevée en raison des distances qu'ils doivent parcourir à la recherche de troupeaux, sans autre source de nourriture. D'autre part, les femmes sont peu autonomes sur le plan alimentaire ; donc, seuls les meilleurs chasseurs peuvent pourvoir à une deuxième épouse. Avec moins d'hommes au total et encore moins d'hommes polygames, les femmes doivent rivaliser l'une avec l'autre pour trouver mari, ce qui intensifie la sélection sexuelle sur elles.
Aujourd'hui, la steppe-toundra n'existe qu'en fragments, soit les franges septentrionales de l'Eurasie et de l'Amérique du Nord. Or, aussi récemment qu'il y a 10 000 ans, sa partie européenne se situait en bas de 60° N, ayant été déplacée vers le sud par la calotte glaciaire scandinave. Cette lande assez meridionale ne ressemblait en rien à la toundra arctique présente. Le rayonnement solaire élevé, ainsi que l'influence modératrice et humidifiante du Gulf Stream, permettait une bioproductivité également élevée, même au plus fort de la glaciation (Hoffecker 2002: 21-26, 32-34). Par contraste, les conditions de vie étaient dures sur la steppe-toundra asiatique, laquelle s'étendait davantage vers le nord et vers l'intérieur de l'Eurasie. Lors des avances glaciaires, le gros de son paysage se transformait en désert polaire (Ray et Adams 2001). Ainsi, c'était surtout dans la partie européenne de cette zone écologique que les humains modernes auraient pu s'implanter de façon importante et continue.
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Zones écologiques de l'Europe lors du dernier maximum glaciaire, vers 18 000 BP. |
Enfin, la steppe-toundra européenne présentait une autre particularité. Elle couvrait la même aire géographique où, aujourd'hui, les couleurs des cheveux et des yeux sont diversifiées. De plus, la peau y est plus blanche que chez les populations indigènes habitant les mêmes latitudes ailleurs dans le monde. Enfin, c'est aussi dans cette aire que les mensurations semblent différer le plus entre les sexes (pour en savoir plus). S'agit-il là d'une empreinte laissée sur le paysage phénotypique par la sélection sexuelle ?
Peut-être. Mais il faut plus de preuves. En ce sens, il est possible que ces nouvelles couleurs des cheveux et des yeux soient légèrement liées au sexe, comme on s'y attendrait si celles-ci découlent d'une intensification de la sélection sexuelle à l'endroit des femmes. Selon une étude (non publiée), les individus sans cheveux noirs et sans yeux bruns auraient le deuxième doigt plus long par rapport au quatrième doigt, ce qui indique une plus grande féminisation avant la naissance (hausse du ratio oestrogène-testostérone). De même, une évolution indépendante du blondisme se constate chez les Aborigènes de l'Australie centrale, dont les cheveux blonds sont plus fréquents chez les femmes que chez les hommes.
De là on passe à une autre piste de recherches, à savoir les cheveux blonds des Aborigènes de l'Australie centrale, les cheveux bruns des Yukaghir de la Sibérie orientale et les cheveux clairs de certaines bandes inuites de l'Ouest de l'Arctique canadienne. Ce sont là les résultats d'une sélection sexuelle moins intense ou plus brève que celle qu'auraient connu les Européens ?
Enfin, on pourrait extraire de l'ADN à partir des restes humains afin de mesurer la variabilité des gènes MC1R et OCA2 chez les Européens au cours des dernières 35 000 années. Si l'hypothèse de la sélection sexuelle est vraie, les allèles spécifiques aux Européens auraient paru presque entièrement pendant la dernière glaciation (25 000 - 10 000 BP).
Références
Abbie, A.A., and W.R. Adey. 1953. Pigmentation in a central Australian tribe with special reference to fair-headedness. American Journal of Physical Anthropology 11:339-359.
Anon. 2008. Maxim's audience prefers brunettes; distribution is bimodal. Gene Expression, July 6, 2008.
Brooks, R. 2002. Variation in female mate choice within guppy populations: population divergence, multiple ornaments and the maintenance of polymorphism. Genetica 116:343-358.
Duffy, D.L., N.F. Box, W. Chen, J.S. Palmer, G.W. Montgomery, M.R. James, N.K. Hayward, N.G. Martin et R.A. Sturm. 2004. Interactive effects of MC1R and OCA2 on melanoma risk phenotypes. Human Molecular Genetics 13:447-461.
Frost, P. 2006. European hair and eye color - A case of frequency-dependent sexual selection? Evolution and Human Behavior 27:85-103.
Harding, R.M., E. Healy, A.J. Ray, N.S. Ellis, N. Flanagan, C. Todd, C. Dixon, A. Sajantila, I.J. Jackson, M.A. Birch-Machin et J.L. Rees. 2000. Evidence for variable selective pressures at MC1R. American Journal of Human Genetics 66:1351-1361.
Hoffecker, J.F. 2002. Desolate Landscapes. Ice-Age Settlement in Eastern Europe. New Brunswick: Rutgers University Press.
Hughes, K.A., L. Du, F.H. Rodd et D.N. Reznick. 1999. Familiarity leads to female mate preference for novel males in the guppy, Poecilia reticulata. Animal Behaviour 58:907-916.
Makova, K et H. Norton. 2005. Worldwide polymorphism at the MC1R locus and normal pigmentation variation in humans. Peptides 26:1901-1908.
Rana, B.K., D. Hewett-Emmett, L. Jin, B.H.-J. Chang, N. Sambuughin, M. Lin, S. Watkins, M. Bamshad, L.B. Jorde, M. Ramsay, T. Jenkins et W-H. Li. 1999. High polymorphism at the human melanocortin 1 receptor locus. Genetics 151:1547-1557.
Ray, N. et J. M. Adams. 2001. A GIS-based Vegetation Map of the World at the Last Glacial Maximum (25,000-15,000 BP). Internet Archaeology 11.
Sturm, R.A. et T.N. Frudakis. 2004. Eye colour: portals into pigmentation genes and ancestry. Trends in Genetics 20:327-332.
Templeton, A.R. 2002. Out of Africa again and again. Nature 416:45-51.
Thelen, T.H. 1983. Minority type human mate preference. Social Biology, 30, 162-180.