
J'ai acheté Absolutely Free en 1969, j'avais 16 ans. L'album, le deuxième de Francis Vincent Zappa, avait pris place sur les tablettes du disquaire au mois d'avril deux ans plus tôt. Michel, le frère aîné de mon ami Pierre l'avait déjà et, quoique il le trouvait «weird», le qualifiait d'intéressant. Moi je trouvais carrément affolante cette musique et ces Mothers of invention dont le frétillement intellectuel semblait aussi dégénéré que le mien.
En quelques mois, j'achetai tout ce que Frank et les Mothers avaient produit: Freak Out!, Absolutely Free, Lumpy Gravy, We're Only In It For The Money,Cruising With Ruben And The Jets,Uncle Meat, Mothermania (Best of), Hot Rats, Burnt Weeny Sandwich. C'était l'époque des idoles, et chacun se devait d'en avoir une. J'en avais enfin une et Jean-Eudes, mon meilleur ami, (que je surnommé Ti-Cule pour rire de la façon dont il avait prononcé le «l» dans le surnom Ti-Cul provenant d'un livre que nous avions lu tous les deux) avait choisi John Mayall. C'est drôle, car aujourd'hui, Ti-Cule est mort et Mayall vit; Zappa est mort et moi je vis...
En attendant d'avoir une moustache significative, j'affublais de FZ et de MOI (Mothers of invention) tout ce qui pouvait donner espace à l'écriture. C'était l'époque des «patchs» et j'en avais une sur chaque fesse de mes jeans; elles étaient en poils roses avec les lettres F et Z en poils bruns. Difficile à manquer.
Quand j'eu assez de vrais poils pour avoir mon «T zupien», Zappa sortait 200 Motels. J'avais aussi ajouté à ma collection: Weasels Ripped My Flesh, Chunga's Revenge et Fillmore East. Pas beaucoup de mes amis n'appréciait follement cette musique que la plupart trouvait «freakante». Ti-Cule l'endurait avec complaisance car j'écoutais ses Mayall avec la même complaisance; l'amitié est un échange de bons procédés égoïstes qu'on partage, c'est une préparation au compromis intéressés de l'amour.
Ce fut ensuite: Just Another Band From L.A. , Waka/Jawaka, The Grand Wazoo, Over-nite Sensation, Apostrophe('), Roxy And Elsewhere, One Size Fits All, Bongo Fury (w. Captain Beefheart), Zoot Allures, Sleep Dirt, Sheik Yerbouti, Joe's Garage, act 1, Joe's Garage, acts 2 & 3, Tinseltown Rebellion, Lumpy Gravy. Il ne faut pas oublier qu'en même temps, Hendrix, Janis, Led Zeppelin, Jethro Tull, Grand Funk, Door, Genesis, Super Tramp et bien d'autres s'excitaient le fuzz. À travers cela je vibrais au wawa de Frank et aux avalanches de notes de Ruth Underwood.
Puis, on m'a volé tous mes disques... J'étais terrassé. Oui, oui, j'ai pleuré; ce n'était pas juste le vinyle enregistré que je pleurais, c'étais ma jeunesse, mes souvenirs et... une partie de mon identité, de mon moi adolescent. Si le voleur lit ceci je lui dit, tu n'es pas un voleur, tu es un meurtrier; tu as assassiné le berceau de mes souvenirs.
Aujourd'hui, je rachète lentement des disques laser de Frank, présentement j'ai Shut Up 'n' Play Yer Guitar et un Best of Mothers. Il ne m'en manque plus qu'une soixantaine d'albums...
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